samedi 25 juillet 2009

L'Isabelle - Claude Seignolle (6)



Je fis porter et poser le tableau sur la grande table du salon et, sans plus attendre, pour me familiariser tout de suite avec une légende, un nom ou une date, je grattai le cartouche avec précaution.
De grandes lettres noires apparurent sur un fond vieil or, et, bientôt, je pus lire :
ISABELLE
C’était donc une Isabelle, anonyme certes puisque seul son prénom figurait là, sans autre détail, mais il personnalisa pour moi le visage de l’inconnue au corps souillé.
Je dis bien : « souillé », car, en examinant mieux le voile de matière opaque qui la recouvrait, je vis qu’on l’avait volontairement répandue, barbouillant de plusieurs épaisseurs les parties nues, épargnant le décor, mais procédant de façon à cacher ce qui devait choquer une morale rétrograde de bourgeois pudibond.
Mon désir de mener à bien cette délivrance s’en trouva d’autant cravaché. Qu’allais-je découvrir : un monstre de lubricité, ou un ange de pureté ?
Je remis cette tâche au lendemain et je reconnais que je soupai avec l’appétit d’un homme qui vient de réussir la difficile conquête d’un être ayant échappé à l’usure du temps ainsi qu’à la vue de ses rivaux et différents propriétaires.
Et je dormis en puissance de femme – qu’importait que celle-ci fut de la peinture ! Réveillé, je m’empressai d’aller la retrouver, attiré par les joies que je pressentais.
Me penchant sur sa presque tombe, je la désensevelissais, couche après couche, patiemment, usant de toute l’adresse nécessaire ; dégageant d’abord ses jambes, aux cuisses chaudes de leur teinte de chair rosâtre et pleine ; puis ses hanches, à peine plus larges que celles de la Maja habillée de Goya ; son ventre, au bas légèrement duveteux ; sa taille étroite, faite pour satisfaire à l’exigence des mains, nos naturels étaux de possession ; et je découvrais sa poitrine… sa poitrine hardie, là, comme vivante, épanouie et tentante d’un baiser que je lui donnai d’une frôlée de lèvres, tel un amant fasciné qui offre bien plus par ce simple hommage à la chair qu’en une nuit d’ardeurs incessantes.
Son visage, cerclé de cheveux blonds et courts, en diadème, était, je vous l’ai déjà dit, sensuel jusqu’au trouble. Mais, une fois qu’Isabelle fut entièrement nue, allongée et alanguie ; abandonnée, mais offerte, épaules et bras à demi tendus vers celui qui voudrait d’elle, ses yeux parurent s’animer d’un plus violent et précis désir qui, bien que figé,me pénétra au point de me donner envie d’elle.
Je fis enlever dans la salle d’honneur, où je mettais mes belles pièces, plusieurs toiles du mur le plus favorable à la nouvelle venue et, sur un large espace vide et clair, le l’accrochai en lui laissant les marges de son rang : tout comme si je la sacrais reine : la Reine de mon château, elle qui, déjà, l’était de ma respectueuse âme de collectionneur.
Je remis à plus tard de la recouvrir d’un fin vernis.
Et, assis face à cette Isabelle ressuscitée par et pour moi, je finis la soirée stupidement naïf à la rêver vivante et désireuse de moi.

1 commentaire:

anne des ocreries a dit…

hé bin ! ça le travaille !