mardi 28 juillet 2009

SEREINE BARBARIE



SEREINE BARBARIE
Mis à jour le :23 juillet 2009.

Dans une annexe du tribunal de grande instance de Marseille blottie à l’ombre du centre de rétention administrative (CRA), des sans-papiers défilent devant une « juge des libertés » à l’aise dans ses bottes. Reportage au cœur d’une justice routinière.


EPUIS L’ANGLE DE CETTE PIÈCE d’une cinquantaine de mètres carrés qui fait office de tribunal de grande instance, juste à côté du centre de rétention administrative du Canet à Marseille, le grand flic filiforme surveille fixement l’espace. Il mâchonne un chewing-gum. Depuis la poche gauche de sa chemise réglementaire, deux fils blancs courent vers ses oreilles. Seul son pied droit s’agite imperceptiblement, rythmant discrètement le hit qui lui envahit le cerveau. « Tu as vu, il avait les yeux qui brillaient », dit une fille à sa voisine, alors qu’un jeune homme sort de la pièce, emmené par deux policiers. La juge vient de lui annoncer son maintien en rétention. « Pour quinze jours, afin de permettre aux autorités consulaires de rechercher votre identité »… La plaidoirie de l’avocat n’aura été d’aucun effet. « Nullité de procédure », at- il réclamé, rappelant que l’interpellation de son client s’est faite lors d’une importante opération de police, rassemblant douanes, groupe d’intervention régional et gendarmerie, dans le cadre d’une commission rogatoire « pour trafic de stupéfiants et association de malfaiteurs ». La jeune fille dit à voix basse : « C’est pas possible ! On ne pourra pas se marier… » À quelques mètres d’elle, un jeune flic à peine sorti de l’adolescence exprime d’une grimace furtive sa compassion.
Et la machine à malheur ronronne sereinement, sale et petite barbarie ordinaire qui invente une réalité qui n’existe pas. La juge, d’une voix neutre, entre lassitude et routine, s’adresse à un sans-papiers : « Vous me dites que sans titre de séjour vous arrivez quand même à vous faire embaucher ? » Quelle découverte ! Pour cet autre originaire du Maghreb, qui présente des documents attestant de son grave état de santé, le représentant du préfet qui fait office de procureur demande « l’application des arrêtés préfectoraux » et finit son intervention mécanique par un brillant « quant au côté humain, c’est à vous de voir, Mme la Présidente… ». Après que plusieurs personnes interpellées dans un même lieu ont demandé au tribunal la possibilité de récupérer leurs biens abandonnés lors de leur arrestation, la juge fait remarquer, toute naturelle de cynisme, à l’une de ses nouvelles victimes dont elle a décrété l’imminente expulsion : « Je vais demander qu’on vous accompagne chercher vos affaires. Vous n’aurez qu’à ramener aussi celles des autres. Ça serait bien qu’il y ait un peu d’entraide entre vous, non ? »
Le catalogue de la paisible infamie de se poursuivre. En forme de naïveté légèrement perverse : « Pourquoi êtes-vous venu en France ? » Comme si elle était déjà en train de penser au repas du soir, d’un ton monocorde face à un quinquagénaire qui refuse de décliner son identité : « Je vous rappelle que refuser de donner son nom, ou donner une fausse identité, peut vous conduire devant le tribunal correctionnel. Et dans ce cas, c’est direction les Baumettes. » Avec condescendance, un « Pourquoi restez-vous en France ? » trouve comme réponse un « J’espère que les lois sur les étrangers vont changer », provoquant sourire et haussement d’épaules de la magistrate. Fin de la séance. La salle se vide de son maigre public et de ses loufiats de l’ordre. Direction la « sortie » : pour les non-Français, le CRA à quelques centaines de mètres, pour la magistrate, le probable retour vers un univers familier où on admire sans doute son humanité.
Sur le pas de la porte, le jeune flic post-adolescent se laisse aller à quelques propos épars : « C’est pas toujours facile ce boulot. Je suis rentré dans la police, parce que je ne savais pas quoi faire, et là, il y a la sécurité de l’emploi… » Il poursuit : « C’est cinquante-cinquante : quand ils ne donnent pas leur véritable identité, la moitié d’entre eux sont remis en liberté et les autres expulsés. De toute façon, pour ne pas se faire prendre, il faut rester dans un quartier tranquille et éviter le centre-ville. On sait ce que c’est les interpellations au faciès… Là où j’habite, j’en connais des dizaines qui sont là depuis des années. Ils ne bougent pas du quartier et ne se font jamais prendre. » Il continue : « Quand même,à quelques dizaines d’années près, ça aurait pu être mes parents qui seraient passés devant le juge. Ils sont d’origine arménienne… À la maison, on parle toujours le russe. » Puis il conclut : « Heureusement que je suis à ce poste. C’est pas mon truc de courir après les voyous. À l’intérieur, j’essaie de faire ce que je peux pour les aider… C’est vraiment pas simple, tout ça… »
Ni témoins, ni victimes, devant ce tribunal qui décide de la vie d’êtres défilant devant un juge que le cynisme juridique, par l’effet d’une inversion toute orwellienne, nomme « juge des libertés ». À voir la généreuse distribution de temps d’enfermement et d’expulsions par cet anthropoïde vêtu d’une robe noire et d’une cravate de batiste, « juge de la privation de liberté » eût été plus honnête.
Gilles Lucas

1 commentaire:

anne des ocreries a dit…

Magnifique article !
Ecoeurant, ce qu'on fait des hommes...