mercredi 4 août 2010

LE MONDE -Editorial du 3 août 2010



Le président, l'escalade et l'amalgame

Déchéance de la nationalité française. Les mots sont lourds, très lourds de sens. Ce sont pourtant bien ceux que le président de la République a employés, vendredi 30 juillet à Grenoble : " La nationalité française doit pouvoir être retirée à toute personne d'origine étrangère qui aurait volontairement porté atteinte à la vie d'un policier, d'un militaire de la gendarmerie ou de toute autre personne dépositaire de l'autorité publique ", a-t-il martelé, dix jours après les émeutes qui ont enflammé le quartier de la Villeneuve.

De même, il a souhaité que " l'acquisition de la nationalité française par un mineur délinquant ne soit plus automatique au moment de sa majorité ". Le ministre de l'intérieur, Brice Hortefeux, a surenchéri, dimanche 1er août, en précisant que les déchéances de nationalité devraient également pouvoir être prononcées " en cas d'excision, de traite d'êtres humains ou d'actes de délinquance grave ".

Enfin, pour que les choses soient parfaitement claires, le chef de l'État a, pour la première fois, établi un lien explicite entre la délinquance et " cinquante ans d'immigration insuffisamment régulée, qui ont abouti à mettre en échec l'intégration ". C'est donc - et, là encore, les mots sont lourds de sens - une " guerre nationale " qui est décrétée contre les " voyous ", en particulier s'ils sont issus de l'immigration.

Nicolas Sarkozy est coutumier de ces déclarations belliqueuses. Depuis huit ans, comme ministre de l'intérieur puis à l'Élysée, il a fait de la sécurité et de la lutte contre la délinquance le socle de son image, de son discours et de son action, multipliant les lois, encourageant policiers et gendarmes à améliorer leurs " résultats " et bousculant sans ménagement la justice. Sans résultat probant, puisque, selon les chiffres officiels, les agressions et violences contre les personnes ont augmenté de 16 % entre 2003 et 2009.

Plutôt que de s'interroger sur les causes de cet échec dévastateur pour sa crédibilité (suppression de la police de proximité, diminution des effectifs de policiers et de gendarmes, abandon de toute politique sérieuse de prévention dans les quartiers " difficiles "), M. Sarkozy a donc choisi l'escalade sécuritaire et l'amalgame délinquance-immigration.

Pour un président de la République, c'est une faute. Aussi lourde que le poids des mots qu'il utilise. L'article premier de la Constitution pose le principe que la République " assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens, sans distinction d'origine... "

Le chef de l'État devrait en être le garant. Il invite à le bafouer, sans craindre de recréer en France une catégorie de résidents qui ne seraient ni citoyens ni expulsables, puisque Français par la naissance. Autrement dit, des apatrides.

En dépit du fiasco, il y a six mois, du débat sur l'identité nationale, cette politique du bouc émissaire est aussi détestable que condamnable. Aucune fin - ni la protection indispensable des citoyens ni une réélection espérée à la présidence de la République en 2012 - ne justifie tous les moyens.

© Le Monde

 



1 commentaire:

anne des ocreries a dit…

Cet article est excellent !!!