mercredi 4 juillet 2012

Un voyageur



Ma mère avait alors une vingtaine d’années; tant par ambition que pour fuir l’ambiance délétère d’une ville de province au sortir de l’occupation, elle était « montée » à Paris pour exercer son métier : modiste.
Très vite, elle a trouvé le local idéal , au premier étage sur cour d’un immeuble hausmanien, d’une rue paisible du 9° arrondissement, juste à la lisière du 8°. Un emplacement parfait à mi-chemin de ses fournisseurs tous groupés non loin de l’Opéra, et du quartier de la Haute-Couture, (Montaigne , Champs-Elysées) où s’habillait la clientèle espérée, qu’elle a d’ailleurs obtenue.
Mais dans sa grande innocence, elle n’avait pas compris pourquoi tant de facilité. Cette rue si paisible, était,  est toujours bien connue pour des raisons qui n’ont rien avoir avec le commerce de luxe… enfin si…. Mais un autre genre de commerce.  Le bas de la rue Godot de Mauroy était une rue parisienne ordinaire, avec sa charcutière, sa droguiste, son bougnat, son cordonnier , etc…
En revanche, le haut de la rue ne s’animait qu’à la tombée du jour ;il est vrai que dans l’après-midi un autre commerce se remarquait moins. C’est ainsi que vers ma dixième année, je circulais accompagnée de mon petit frère,  entre l’école, le square et la promenade du chien sous l’œil attendri autant que vigilant de ces dames et de leurs julots. Rien, vraiment rien de fâcheux n’aurait pu nous arriver….mais il faut en venir au voyageur.
Dans la moitié convenable de la rue, il y avait une librairie. Une librairie d’art à la façade ornée de boiseries  sculptées très « Modern Style ».
Tous les commerçants de la rue déjeunaient, dînaient, chez Mr Marius le bougnat. C’était une sorte de famille et des liens solides se nouaient ; ainsi entre ma mère et madame Corniaud la libraire.
Cette dame, amoureuse de littérature et de belle édition avait racheté un fond de commerce  précédemment consacré à un tout autre genre de lectures. Il lui en était resté quelques caisses de livres laissées par les anciens propriétaires qu’elle avait enfouies dans la cave dans l’idée de les y oublier si personne ne les réclamait.
Or, l’ancienne librairie avant une clientèle que Madame Corniaud décourageait, mais un jour un client insista plus que les autres et pour s’en débarrasser, la libraire descendit à la cave. C’était avait dit le monsieur, genre notable de province, « un livre, vous savez, pour lire dans le train, pour le soir, à l’hôtel… ».
Madame Corniaud, sans trop regarder, mit la main dans une caisse, en sortit un livre qu’elle couvrit soigneusement d’une couverture décente fournie par un grand éditeur, elle emballa le tout dans un papier anonyme, ficela soigneusement et le tendit au monsieur en lui recommandant de ne pas lui faire de publicité et de ne revenir que pour des livres d’art…
Le soir, chez Marius, elle raconta l’aventure à ma mère qui, curieuse, lui demanda ce qu’elle avait vendu.. « Oh ! je n’ai même pas regardé, dit vertueusement la libraire »
Et puis , et puis, la curiosité n’est-ce pas… toujours est-il que les deux dames honnêtes redescendirent à la cave pour savoir ce que le monsieur pouvait bien lire dans la train.
Dans la caisse, il n’y avait qu’un seul titre : « A Cheval ma Mie »…  et voilà les deux complices de pouffer en imaginant le voyageur congestionné à la lecture d’exploits équestres  d’un genre particulier.
Et de feuilleter l’ouvrage, pour découvrir….  un très sérieux  traité d’équitation !

2 commentaires:

solveig a dit…

ÔOOOH !... à quoi pouvaient donc penser ces dames sivertueuses ? ! ? !

anne des ocreries a dit…

HAHAHAHAHAHAHA !!!