jeudi 16 août 2012

Eloignement du Lion


Le lion est beau, grand et généreux. Le lion est plein de vitalité. Le lion est plein de superbe. Le lion en jette. Le lion a du chien.

Le lion soulève son manteau d'hermine d'une main et l'écarte de l'autre, en s'appuyant sur sa canne, comme Louis XIV. Pour montrer ses bas de soie. On voit tous ces détails très nettement sur la célèbre photo de Lartigue.
Le lion a tout pour devenir empereur des Français, même s'il commence comme simple lieutenant. Il s'empâte un peu en vieillissant. Il finit à Sainte-Hélène. Ou à l'asile. (Beaucoup de lions se proclament empereur des Français, tous ne sont pas crus sur parole. Après sa mort, son cours monte. Il y a une flambée du Napoléon. Le lingot est hors de prix. toutes les autres valeurs françaises s'effondrent. C'est le retour de la démocratie.
Le lion a une grande passion pour la démocratie, sauf qu'il ne comprend pas pourquoi les autres ont encore quelque chose à dire quand il a fini de parler. C'est sans malignité. Le lion est persuadé qu'il est les autres. Dès lors, comment s'étonner qu'il parle au nom de tous? Il a le moi expansionniste, le narcissisme impérialiste. L'Etat, c'est lui. Mais il est rarement "bureaucratique": le goulag, avec son côté sombre et dissimulé, ne convient guère à son tempérament de feu. Il préfère les champs de bataille ensoleillés, du type Austerlitz. (A Waterloo, il pleuvait, c'est sûr - Grouchy, qui avait les imperméables, était en retard, ce qui n'arrangea rien.)
Le Soleil est le maître du lion. Il réchauffe, éclaire, illumine, éblouit, brûle.
Le lion est visible. Le lion est ostentatoire. On ne voit plus que le lion. Lui ne voit personne, en tout cas. L'univers du lion est un théâtre où l'humanité se répartit entre l'orchestre, le balcon et le poulailler. Le lion est sous les feux de la rampe.
Le lion est chef. Au grand concours de chefs d'Etat du Zodiaque, il devance le capricorne et le scorpion. Le lion est directeur. Jamais sous-directeur. Plutôt rien du tout que sous-directeur, telle est la devise du lion. diplomate, à la rigueur, comme Paul Claudel. Il parcourt alors le théâtre en souliers de satin - qui sont des chaussures luxueuses.
Le luxe est la seconde nature du lion. Il l'étale soigneusement autour de lui. Quand il en manqueil étale quand même. Il complète avec n'importe quoi. Le n'importe quoi en grande quantité a quelque chose de luxueux. Un bracelet de quincaillerie, c'est toc; quinze, c'est lion. (Dans ce cas précis, le lion est généralement une lionne.)
Lorsqu'il n'a vraiment rien à étaler, le lion s'étale lui-même. Il fait de "l' inflation psychique", comme dit Carl Gustav Jung.

La lionne se distingue du lion par un système pileux moins fourni. Or c'est ce système pileux fourni - cet ensemble barbe chevelure tellement royal - qui permet de remarquer un lio de loin. (Un lion est toujours loin. Il est intéressant de noter, à l'intention des nombreux philologues qui nous lisent, qu'il suffit d'intervertir le i et le o de lion pour obtenir loin. Une telle coïncidence ne saurait être fortuite.) La lionne, n'étant jamais sûre qu'on la prend bien pour un lion, à tendance à en rajouter. C'est elle, surtout, qu'on voit à la chasse et dans les cocktails. Un rien d'ample et coloré l'habille mais elle a peu de goût pour les petits tailleurs sobres et les parfums discrets.

Le lion travaille dans l'ampleur. Il n'aime pas être gêné sous les bras. Il anime, il oriente, il crée. De grandes fresques ou de grosses entreprises - parfois les deux, comme Cecil B. de Mille. Il préfère ne pas s'arrêter sur les détails dont il confie le soin à d'autres. L'intendance suit le lion.

Le lion offre des tournées générales - des tournées éléctorales - d'in geste large. Il faut éviter de boire trop souvent sur le compte du lion. Ce n'est pas qu'il finirait par vous le reprocher, non, le lion est généreux. Mais enfin, il est porté à penser que tout le monde lui est redevable, avant même d'avoir réglé la moindre addition.

Le lion a indiscutablement un côté Hercule revêtu de la défroque du lion de Némée: l'air invincible et tout. Mais la flatterie la plus grossière le mettra à vos pieds.

Le lion est énergétique. Il produit de l'énergie et en consomme, sans économie. Aussi est-il sujet aux congestions, aux accidents cardiaques, aux hémorragies, à toutes sortes d'explosions. Et aux insolations.

Le lion est mûr. C'est l'apogée de l'été. Tout, dans la nature, n'est plus que foisonnement, bouquet, gerbe et volupté. L'apothéose. Mais on sent bien qu'en même temps c'est la fin de quelque chose. Les blés commencent à ployer sous le poids des épis.

Il y a de l'orage dans l'air. On moissonne les blés. L'orage éclate. Le lion est foudroyé. ( On redra hommage à ses cendres un peu plus tard.) Il ne reste rien. A peine quelques épis à glaner par-ci, par-là. Ca ne devrait pas déplaire à la vierge.


Jacques A. BERTRAND (Tristesse de la Balance)

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