mardi 9 octobre 2012

Fashion Week




  1. Le monde comme il va

Babouc alla passer la soirée chez un marchand de magnificences inutiles. Un homme intelligent, avec lequel il avait fait connaissance, l’y mena ; il acheta ce qui lui plut, et on le lui vendit avec politesse beaucoup plus qu’il ne valait . Son ami, de retour chez lui, lui fit voir combien on le trompait. Babouc mit sur ses tablettes le nom du marchand, pour le faire distinguer par Ituriel au jour de la punition de la ville. Comme il écrivait, on frappa à sa porte ; c’était le marchand lui-même qui venait lui rapporter sa bourse que Babouc avait laissée par mégarde sur son comptoir. Comment se peut-il, s’écria Babouc, que vous soyez si fidèle et si généreux, après n’avoir pas eu honte de me vendre des colifichets quatre fois au-dessus de leur valeur ?
-Il n’y a aucun négociant un peu connu dans cette ville, lui répondit le marchand, qui ne fût venu vous rapporter votre bourse ; mais on vous a trompé quand on vous a dit que je vous avait vendu ce que vous avez pris chez moi quatre fois plus qu’il ne vaut ; je vous l’ai vendu dix fois davantage ; et cela est si vrai, que si dans un mois vous voulez le revendre, vous n’en aurez pas même ce dixième. Mais rien n’est plus juste ; c’est la fantaisie passagère des homme qui met le prix à ces choses frivoles ; c’est cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j’emploie ; c’est elle qui me donne une belle maison, un char commode, des chevaux ; c’est elle qui excite l’industrie, qui entretient le goût, la circulation et l’abondance.
Je vends aux nations voisines les mêmes bagatelles plus chèrement qu’à vous, et par là je suis utile à l’empire. Babouc, après avoir un peu rêvé, le raya de ses tablettes ; car enfin, disait-il, les arts du luxe ne sont en grand nombre dans un empire que quand tous les arts nécessaires sont exercés, et que la nation est nombreuse et opulente. Ituriel me paraît un peu sévère.

VOLTAIRE

1 commentaire:

'Tsuki a dit…

Un extrait très intéressant, et comme tu le précises à travers ton titre, indémodable, hélas. Comme Voltaire avait eu l'idée de ce serait notre société de consommation ? Mais bien parce que c'était déjà ainsi de son temps... Et Jésus chassait déjà les marchands du Temple peu après l'an zéro pour la même raison... Le commerce est une plaie qui a été peaufinée sur des siècles par les ramasseurs de pognon, jusqu'à atteindre ce point de retour, ce paroxysme actuel... :/

"Arnaque ton prochain avant qu'il ne t’arnaque : le dernier payera pour les autres" c'est le seul proverbe que tous les humains suivent quelque soit les modes, les époques et l'endroit où ils sont.

:/