lundi 27 mai 2013

Le Monde de Claude



    2 mai 2013
ANALYSE

Ce que montre le " mur des cons " : la neutralité du juge est un leurre

Le plus étonnant, avec cette mince affaire de " mur des cons " du Syndicat de la magistrature, est bien qu'elle ait déclenché une telle tempête. Que " l'humour potache " soit d'un goût contestable, que les personnalités épinglées en soient mortifiées, que la droite fasse flèche de tout bois s'entend bien. Mais le petit scandale devenu affaire d’État ne s'explique guère sans revenir sur cet impensé profond de la société française : qu'est-ce qu'être un juge ?
La mayonnaise a pris en raison de plusieurs facteurs. Il s'agit d'abord d'une opération politique fort bien menée. Clément Weill-Raynal, le journaliste de France 3, après avoir nié l'évidence, a reconnu lundi 29 avril avoir volé les images. " J'assume parfaitement être l'auteur de la vidéo du "mur des cons" et j'en suis fier ", a indiqué le journaliste au site Atlantico. Il assure avoir donné les images à " un magistrat " : sans doute plutôt à un avocat (le sien), Me Gilles-William Goldnadel, membre de l'UMP, chroniqueur à Atlantico et membre du très droitier Institut pour la justice. Me Goldnadel le conteste, peu importe.
Second facteur, le pilonnage des réseaux sociaux qui fait grossir la vidéo volée pour en faire une information. C'est un problème. N'importe qui peut enregistrer au restaurant la conversation d'une personnalité qui fait une blague douteuse sur les femmes, les fonctionnaires ou le mariage gay, et la diffuser au restant de la planète. Est-ce comparable ? Sans doute : les locaux du Syndicat de la magistrature sont abrités dans un immeuble du ministère de la justice protégé par un Interphone, un portique et une poignée de fonctionnaires, et on n'y accède que sur rendez-vous. Amusant renversement : si la justice devait poursuivre l'affaire, Atlantico serait condamné pénalement puisque le site est incontestablement le seul responsable de la publicité faite à l'injure.
Une fois l'affaire ébruitée, les politiques s'en saisissent et la retournent contre la ministre de la justice. Le général Philippe Schmitt, père de la jeune Anne-Lorraine assassinée dans le RER en 2007 et lui-même affiché sur le " mur des cons ", l'a dit sans détour : " On est en présence d'un syndicat minoritaire, mais qui paradoxalement a une influence bien plus importante que ce qu'il représente. Il compose, à la grande majorité de ses membres, le cabinet de Christiane Taubira. "  Deux seulement, en fait, et qui sont partis depuis, mais c'est égal : la garde des sceaux a assez senti le vent du boulet pour prendre des distances croissantes avec le Syndicat de la magistrature.
Ce qui choque, en réalité, c'est que le " mur des cons " vienne de juges. Qu'un syndicat d'employés se moque en privé de son patron n'intéresse personne. Mais le magistrat doit, dans l'imaginaire français, être d'une absolue neutralité, ce qui n'a rien à voir avec l'impartialité, garantie par les textes, la procédure ou la collégialité. L'idéologie de la neutralité suppose que le juge reste en dehors du champ social. Or le juge, comme tout le monde, pense, vote, divorce et dit parfois des conneries. Et c'est très sain : on ne peut pas reprocher à la fois à la magistrature de vivre dans une tour d'ivoire et d'être membre à part entière de la communauté, donc de se syndiquer, voire de réfléchir à l'exercice de son métier.
Imaginaire français
Cette réticence s'appuie sur un fantasme bien ancré : les juges rouges. Or la magistrature, comme la police, est un métier d'ordre, qui attire surtout les jeunes gens de bonne famille. L'immense majorité des magistrats est proche de la droite libérale ; à gauche, le Syndicat de la magistrature, dont le combat est clairement politique, ne rassemble qu'un petit tiers du corps, et moins encore de militants. La thèse de la " justice laxiste " ne résiste pas plus à l'examen : les prisons n'ont jamais été aussi pleines, et on condamne d'abord en France les pauvres, les illettrés, les paumés et les fous.
Autre curiosité, le juge rouge fait peur, pas le bleu ou le brun. Il n'a ainsi jamais été question de dissoudre l'Association professionnelle des magistrats (APM), fondée en 1981 contre la gauche. Un de ses membres, avocat général à la Cour de cassation, avait pourtant osé un calembour antisémite dans la revue du syndicat et été condamné pour injure raciale. Son président, Georges Fenech, a été mis en examen en 2001, puis blanchi par le tribunal, lorsqu'il s'est avéré que le marchand d'armes Pierre Falcone était à ce point passionné par la petite revue du syndicat qu'il assurait à lui seul la moitié du budget syndical. Personne n'a tempêté contre la couleur politique résolument affichée du syndicat.
Ce qui n'empêche pas Georges Fenech, aujourd'hui député UMP du Rhône, de juger que le " mur des cons " " est tout bonnement l'expression d'une forme de politisation de la justice ". Que l'ancien procureur Alain Marsaud soit devenu député UMP, que Jean-Louis Bruguière ait cherché à l'être ne gêne heureusement personne. Jean-Paul Garraud, député UMP - qui avait déclaré, en 2012 : " Il y a un certain nombre de convictions communes avec le FN " -, est retourné, une fois battu, en juridiction : il est désormais avocat général à Poitiers et nul ne songe à le récuser.
Les juges, comme tout le monde, ont le droit de penser en privé que les autres sont des cons, voire de l'être eux-mêmes. Le général de Gaulle avait croisé en 1944 une Jeep sur laquelle était écrit : " Mort aux cons ", a rappelé Me Daniel Soulez-Larivière dans Le Figaro. Le général avait marmonné : " Vaste programme. " .
par Franck Johannès
Service Société  © Le Monde


2 commentaires:

solveig a dit…

Intéressant, cet article !
Mais on sait très bien lorsqu'on est justiciable qu'il n'est pas indifférent de passer avec un juge ou un autre ...

anne des ocreries a dit…

Pas mal....