mercredi 3 juillet 2013

L'utopie de Claude (suite)

« La régularité permet
l’organisation, l’épargne, l’emprunt »

Donner de l’argent aux pauvres sans contrepartie ? Dewala rit : « L’idée en a fait sursauter plus d’un. On nous a dit que les hommes allaient le dépenser pour se soûler, les femmes pour acheter des bijoux et des saris. L’idée que les pauvres ne savent pas utiliser l’argent rationnellement est un préjugé de la classe moyenne. L’étude montre que, au contraire, un revenu régulier permet aux gens d’être responsables. Ils connaissent leurs priorités. Quand quelque chose est rare, on en mesure la valeur… De plus, dans les villages tribaux, ils distillent leur propre liqueur », ajoute-t-il avec un clin d’œil, avant de poursuivre : « L’avantage principal est celui de la régularité. La régularité permet l’organisation, l’épargne, l’emprunt. L’idée est qu’une petite somme génère énormément d’énergie dans le village. »
Quelques dizaines de kilomètres de route séparent Panthbadodiya de Malibadodiya, ainsi que dix ans de présence de la SEWA auprès des femmes. Ici, le syndicat leur apporte l’argent directement. Une vingtaine de femmes du groupe d’épargne se réunissent dans une ambiance rieuse, serrées dans un entrelacs de draperies à l’ombre d’un toit de tôle. Fait rarissime, au sein de ces groupes, toutes les castes et origines se côtoient. On discute des projets collectifs : construire un toit pour le temple, des toilettes publiques… « Allez, avouez, qui a acheté des bijoux avec l’argent ? », plaisante Dewala. L’une montre la machine à coudre qu’elle a pu acquérir après avoir épargné pendant douze mois. Une autre affirme fièrement qu’elle a presque fini de payer les traites de sa télévision ; une famille brandit la couverture à 300 roupies, de bien meilleure facture que la précédente, qu’elle a achetée pour l’hiver. Mangu, une jeune femme du village qui a rejoint la SEWA, raconte au milieu des éclats de rire le périple des femmes parties en tracteur soutenir une manifestation en ville contre la vie chère, bravant les remontrances des hommes et les menaces des policiers.
Rashmani fronce les sourcils, faisant ressortir le point rouge entre ses yeux incandescents : « Les femmes n’ont plus peur. Elles deviennent indépendantes, gèrent de l’argent, font des projets. Dans plusieurs villages, elles ont contraint le landlord à augmenter leur salaire. » Après avoir travaillé vingt ans dans une usine de fabrication de beedies (cigarettes), cette militante de la SEWA intervient dans près de trois cents villages. Certaines représentantes syndicales organisent dans leur district des communautés regroupant jusqu’à soixante-quinze mille ouvrières. « Nous voulons montrer que si un syndicat gère l’argent, il sera mieux distribué. Que quand on prend soin des gens, on peut réussir », dit-elle. Dewala renchérit : « Le point crucial que nous voulons démontrer, c’est que l’existence d’un corps de la société civile fait toute la différence. »
A l’origine du projet, il y a une réflexion sur l’échec des politiques publiques de lutte contre la pauvreté. La Commission du plan estime que seules 27 % des dépenses atteignent les personnes à bas revenus (5). Les travailleurs du secteur informel, qui constituent 90 % des actifs, restent privés de toute protection sociale. Le versement direct d’espèces permet d’éviter les nombreuses fuites et la corruption des intermédiaires. « L’idée du revenu inconditionnel vient de la faillite des programmes conditionnels. Dès qu’il y a condition, il y a érosion. Conditionnalité implique intermédiaire, qui implique pouvoir, qui implique corruption », explique Dewala. Selon la SEWA, dans le seul Etat du Madhya Pradesh, il existe pas moins de trois cent vingt et un programmes : distribution de terre, de nourriture, de gaz, de bourses scolaires ou de bicyclettes, travail contre rémunération, etc., en fonction de conditions strictes : sexe, caste, ethnie, âge, nombre d’enfants, activité. « Le “pur” pauvre, celui qui a faim et qui est malade, qui n’a pas de foyer, pas de télévision, etc., n’existe pas, martèle- t-il. Beaucoup de gens oscillent sur la ligne de pauvreté, et perdent leur droit à l’aide publique. » Un seul schéma, l’inconditionnalité, répondrait à ces innombrables difficultés.
Le projet a en tout cas éveillé l’intérêt des autorités. Devant ses résultats enthousiasmants, l’Etat du Madhya Pradesh a demandé à ce que la SEWA y intègre un village tribal isolé, et l’Unicef a accepté de le financer pendant six mois supplémentaires (de juin à décembre 2012), en augmentant l’allocation mensuelle à 300 roupies par adulte et 150 roupies par enfant. De son côté, le gouvernement fédéral de M. Manmohan Singh a créé la surprise en annonçant en novembre 2012 une refondation de l’aide aux familles pauvres, baptisée India’s Cash Transfer for the Poors. Dès le 1er janvier 2013, vingt-neuf programmes ont été convertis en argent versé sur des comptes bancaires, d’abord dans vingt districts répartis dans seize Etats. A partir de juin, ce sera dans l’ensemble du pays. Un tournant inspiré par le succès du programme Bolsa Família (« Bourse familiale ») au Brésil, qui a permis de sortir douze millions de familles de la pauvreté, et fortement contribué au développement du pays… ainsi qu’à la réélection en 2006 du président Luiz Inácio Lula da Silva.

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