dimanche 2 mars 2014

Lire et relire


Date: mardi 26 mars 1964, début de soirée. Lieu: une cabane de deux pièces dans le désert, isolée de plus d'un mille à la ronde et proche d'Indio, Californie, à cent cinquante milles au sud-est de Los Angeles.
Seul en scène au lever du rideau: Luke Deveraux.

Pourquoi lui? Ma foi, pourquoi pas? Il faut bien commencer par quelque chose. Et Luke, en tant qu'auteur de science-fiction, devait être en principe mieux préparé que beaucoup d'autres à ce qui allait se produire.

Je vous présente Luke Deveraux. Trente-sept ans, près d'un mètre quatre-vingt, poids actuel: soixante-cinq kilos. Tête surmontée de cheveux rouges en bataille, impossibles à domestiquer sans l'usage de fixateur, et Luke n'en employait jamais. Sous les cheveux, des yeux bleu pâle au regard de préférence vague; le genre d'yeux dont on n'est jamais sûr qu'ils vous voient même s'ils vous regardent. Sous les yeux, un long nez mince, raisonnablement centré dans une figure en longuer et pourvue d'une barbe de quarante-huit heures au bas mot.
Tenue du héros pour le moment( 20h. 14, heure de la côte Pacifique): une chemise de sport blanche, ornementée en rouge de lettres Y.W.C.A., -Luke n'a jamais fait, ne fera jamais partie de cet organisme (Young Women Christian Association; association des jeunes filles chrétiennes). La chemise avait appartenu précédemment à Margie, sa femme (ou ex-femme)...
... Il était de nouveau amoureux, et d'une fille aux antipodes de Margie. Elle s'appelait Rosalind Hall et travaillait comme sténo aux studios de la Paramount. Il était fou d'elle. Fou, cinglé, mordu.
Ce fait n'était pas étranger à sa présence solitaire dans cette cabane, à des kilomètres de toute route bétonnée. Le possesseur de cette cabane était un de ses amis, Carter Benson, écrivain comme lui; il l'habitait à l'occasion, durant les mois frais comme en ce moment, dans le même dessein que celui de Luke à l'heure présente: trouver la solitude pour trouver un sujet de roman pour trouver de quoi vivre.
C'était le soir du troisième jour depuis la venue de Luke à la cabane, et il n'avait toujours rien trouvé. La solitude pourtant était sans faille. Ni courrier ni téléphone, pas âme qui vive à perte de vue.
Néanmoins, cet après-midi, il lui semblait avoir furtivement entrevu une idée. Quelque chose de vague, de diaphane, impossible à fixer sur le papier, quelque chose d'impalpable en tant que concept, mais quelque chose. Il espérait que ce serait un point de départ, l'amorce d'un mieux par rapport à la désastreuse sitaution de ces derniers temps à,Los Angeles.
La pire dégringolade de toute sa carrière d'écrivain: pas un mot rédigé durant des mois. De quoi devenir fou. Et son éditeur qui n'arrêtait pas de le relancer (par poste aérienne depuis New-York) en réclamant un titre - au moins un titre!- à mentionner comme prochain livre à paraître de lui... etven demandant quand le bouquin serait écrit, requête légitimée par les 500 dollars d'avance déjà versés...
En définitive, livré au désespoir - et quel désespoir est pire que celui de l'écrivain incapable d'accoucher d'une ligne?- il avait sollicité Carter Benson, qu'un contrat avec Hollywood  allait tenir absent six mois, la permission de loger dans son ermitage. Et il entendait y demeurer jusqu'à gestation complète d'un livre; une fois celui-ci mis en train, il pourrait retourner dans son habitat natif, où il lui serait loisible  de le mener à bien sans avoir à se priver des soirées avec Rosalind Hall.
Et depuis trois jours, donc, de 9 heures du matin à 5 heures du soir, il arpentait le plancher en essayant de se concentrer. S'efforçant au calme et parfois prêt à hurler. Le soir, sachant qu'il serait plus nuisible que salutaire de torturer trop longtemps son cerveau, il s'accordait repos, lecture et quelques verres. Plus précisément, cinq verres - de quoi le détendre sans le noircir. 
Il les faisait durer soigneusement jusqu'à onze heures, et se mettait alors au lit. Rien ne valait la régularité... enfin, bien sûr, cen'était pas très concluant jusqu'ici.
A 20h 14, heure susdite, il en était à la seconde gorgée de son troisième verre, qui le mènerait jusqu'à neuf heures. Il s'efforçait de lire, mais son esprit, au lieu de se consacrer à la lecture, l'entraînait à la recherche de l'inspiration. L'esprit humain a souvent le goût de la contradiction.
Et, sans doute parce que son cerveau suivait à cette minute une pente naturelle, Luke était plus près d'un sujet de roman qu'il ne l'avait été depuis longtemps. Laissant muser son imagination, il se demanda brusquement:" Et si les Martiens...?"
... Un coup fut frappé à la porte.
(à suivre)


  Il la regarda avec stupéfaction avant de poser son verre et de se lever. Dans le silence du soir, il aurait forcément entendu une auto, et à pied, personne ne se serait promené par ici.
Il y eut un nouveau coup plus fort.
Luke alla ouvrir et regarda dehors au clair de lune.
Il ne vit rien. Il regarda ensuite à ses pieds.
-Oh... non! exhala-t-il.
C'était un petit homme vert, d'environ soixante-quinze centimètres de haut.
-Salut, Toto, fit le petit homme vert. C'est bien la Terre ici?
-Oh, non!répéta Luke Deveraux. Ce n'est pas possible...
-Ah? On dirait que si, pourtant. (Le petit homme vert éleva la main.) Une seule lune, dont les dimensions et les distances correspondent. Il n'y a qu'une seule planète dans le système à n'avoir qu'une lune, et c'est la Terre. La mienne en a deux.
- Ciel! dit Luke. (Il n'y avait qu'une seule planète dans le système solaire à avoir deux lunes, et c'était...)
-Allons, Toto, mettons les choses au point. Est-ce que c'est la Terre, oui ou non.
Luke acquiesça faiblement.
-Bon, dit le petit homme. Voilà toujours un point d'acquis. Et maintenant, pourquoi est-ce qu etu as l'air tout chose, Toto?
- G-g-g-g... fit Luke.
-Tu te sens mal? C'est ça, ta façon d'accueillir les visiteurs? Tu ne vas pas m'inviter à entrer?
-S-s-si vous voulez vous donner la peine... déclara Luke en reculant.
Parvenu à l'intérieur, le Martien regarda autour de lui, les sourcils froncés.
-Quelle piaule minable! Est-ce que tous les terriens vivent là-dedans ou est-ce que c'est ce qu'on appelle un taudis? Et ce mobilier... par Argeth... c'est d'un miteux!
-Je ne l'ai pas choisi, plaça Luke sur un ton d'excuse. C'est à un de mes amis.
- Tu as des drôles d'amis. Tu es tout seul ici?
- C'est justement ce que je me demande. Vous êtes peut-être une hallucination.
Le Martien s'éleva d'un bond jusqu'à une chaise et s'assit les jambes pendantes.
-Peut-être. Mais dans ce cas, tu as une araignée dans le plafond.
Luke ouvrit et referma la bouche. Il se rappela son verre et le renversa en voulant le saisir. Le contenu s'en répandit à travers la table et sur le plancher. Il jura, puis se souvint que ce n'était pas un mélange très corsé. Ce dont il avait besoin, en la circonstance, c'était de quelque chose de raide. Il alla se verse un plein verre de whisky...

... Il en but une gorgée et crut qu'elle n'allait pas passer. Quand il l'eut enfin déglutie, il revint s'asseoir, verre en main, et se mit à fixer son visiteur.
-On se documente? s'informa celui-ci.
Luke ne répondit pas. Il prenait son temps. Son hôte, à l'observer, était humanoïde mais rigoureusement non humain. Ceci excluait tout soupçon,si faible fut-il, d'une blague montée par un copain à l'aide d'un phénomène de foire.
L'être ne pouvait être un nain, car son torse était très court en proportion de ses longs membres effilés, au contraire des nains. Relativement grosse, se tête était plus sphérique qu'une tête humaine et le crâne en était complètement chauve. De même, le visage était imberbe et Luke avait l'intuition que le corps devait se trouver également dépourvu de toute pilosité.
Quant aux traits, leur constitution était normale, mais non leur proportion. Bouche et nez avaient deux fois la taille de leurs équivalents humains; par contre, les yeux vifs étaient minuscules, et très rapprochés, et les oreilles, petites également, étaient privées de lobes. La peau avait semblé vert olive au clair de lune; à la lumière artificielle, elle tirait plutôt sur l'émeraude.
Il y avait six doigts aux mains. Aux pieds aussi, probablement, mais la présence de chaussures interdisait de le vérifier.
Les chaussures étaient vert sombre ainsi que le reste des vêtements - culottes collantes et blouse lâche, d'une matière pareille d'aspect à du daim ou de la peau de chamois. Pas de chapeau.
- Je commence à vous croire, dit Luke encore sous le coup de la surprise. Il but une autre gorgée....
... Le Martien grogna:
-Est(ce que tous les humains sont aussi tartes que toi? Et aussi malotrus? Boire sans même offir un verre à son hôte!
-Pardon.
Luke se leva pour chercher un autre verre.
-Non que j'en aie envie, reprit le Martien. Je ne bois pas. Répugnante manie. Mais tu aurais pu me le proposer.
Luke se rassit avec un soupir.
-J'aurais dû. Encore pardon. Voyons maintenant. Mon nom est Luke Devereaux.
Quel nom idiot!
-J'en penserai peut-être autant du vôtre. puis-je vous le demander?
-Certainement, ne te gênes pas.
Luke eut un autre soupir.
-Eh bien, quel est votre nom?
- Les Martiens n'en portent pas. Coutume ridicule.
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- Mais ils savent quand même ce que c'est. Vous m'avez bien appelé Toto.
- Forcé. Nous appelons tout le monde Toto, ou l'équivalent dans n'importe quel langage. On ne va pas se fatiguer à chercher un nom nouveau pour toutes les personnes à qui on parle?
Luke avala une autre gorgée.
-Hmm, fit-il, il y a peut-être là une idée... Mais passons à plus important. Qu'est-ce qui me rend certain que vous êtes bien là?
-Toto, je te l'ai dit, tu as une araignée dans le plafond.
-C'est justement là qu'est la question. En ai-je une? Si vous êtes vraiment là, je vous accorde que vous êtes non humain, et dans ce cas je n'ai pas de raison de douter de votre lieu d'origine. Mais sinon, ou bien j'ai trop bu ou bien j'ai des hallucinations. Sauf que je n'ai pas trop bu: deux verres seulement, et si faibles que je ne les ai pas sentis.
-Pourquoi les as-tu bus alors?
-Rien à voir avec notre sujet. Pour reprendre, cela laisse donc deux possibilités: ou vous êtes bien là ou bien je suis cinglé...


(Début du 1° chapitre de : Martiens go home! de Fredric Brown)
 (à suivre...)


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