lundi 3 mars 2014

Un gars d'cheu nous...




C’est dans ce chef-lieu de canton du Loiret de 6 000 habitants qu’a grandi le poète patoisant et libertaire du Montmartre de la Belle Époque

Gaston Couté, « le gâs qu’a mal tourné »
de Meung-sur-Loire
MEUNG-SUR-LOIRE (Loiret) De notre envoyé spécial
LOIRE
Buste de Gaston Couté sur les rives de la Loire, à Meung-sur-Loire.
Moustaches tombantes, tête nue, chemise au col ouvert,
il tourne le dos au fleuve qui se fond dans la campagne.


Paisiblement alanguie entre Beauce et Sologne, aux portes d’Orléans, Meung-sur-Loire n’est pas seulement la cité natale de Jehan de Meung, l’auteur du Roman de la Rose . C’est aussi là que passa son enfance Gaston Couté, le «  gâs qu’a mal tourné » . Libertaire chantant la langue des paysans et des gueux à Montmartre, contemporain d’Aristide Bruant, il a en effet vécu dans cette ville de 6 000 habitants, qui n’en comptait guère moins en ce temps- là.
Né en 1880 à Beaugency, à dix kilomètres à peine, il avait 2 ans quand son père, minotier, acquit l’imposant Moulin du Clan, au nord de la ville. «  C’était la grande époque de la minoterie, qui a fait la richesse de Meung », expliquent en chœur Robert Jégouic et Raymond Phuez, responsables de l’association « Itinéraire Gaston Couté ». Alimentés par les trois bras d’eau de la Mauve, 25 moulins fonctionnaient alors en permanence. Couté leur a dédié plusieurs poèmes, notamment Complainte de l’estropié («  L’vieux moulin bieauceron  »).
Aujourd’hui, ces moulins sont tous à l’arrêt, détruits, transformés en habitation ou laissés à l’abandon, à l’image du Coutelet, le dernier en activité qui a fermé ses portes seulement en 2011. Le Moulin de Clan, lui, a résisté jusqu’en 1994. Construit en belles pierres dorées, il est toujours habité, grande demeure bourgeoise, nichée dans la verdure, accessible par un chemin vicinal.
C’est ce chemin que le petit Gaston empruntait pour aller à l’école, d’abord au hameau de Saint-Ay, ensuite à la Nivelle. Puis, à 11 ans, au cours complémentaire du 22 de la rue des Remparts, dans le centre historique. Devenu médiathèquebibliothèque, le bâtiment abrite, à présent, le Musée Gaston-Couté. Du Moulin de Clan, le trajet est long : 4 km environ. Robert Jégouic et Raymond Phuez proposent de l’effectuer en voiture, avec arrêt sur la petite place du Martroi. Endormie en semaine, cette place se réveille le dimanche, pour le marché. Bordée par son café du Commerce, elle est flanquée de la collégiale médiévale Saint-Liphard, dont la tour carrée jouxte le château où un autre poète, François Villon, fut incarcéré en 1461.
De l’autre côté s’ouvre la rue Jeande-Meung, aux alléchantes boulangeries-pâtisseries installées dans de belles maisons en pierre, à pignons et pans de bois. La rue de la porte d’Amont la croise, laissant entrevoir la porte fortifiée qui lui a donné son nom. Elle est unique en France, glisse malicieusement Raymond Phuez « Son horloge compte 61 minutes ! »
Plus loin, la rue du Pont-Branlant conduit jusqu’à la rue des Remparts et à la bibliothèque-médiathèque rebaptisée Espace culturel de la Monnaye. «  À l’origine, il s’agissait d’un séminaire où l’on battait monnaie.  »
Bien que doté d’un ajout « moderne », cet ensemble de trois bâtiments des XVIIe et XVIIIe siècles enserrant délicatement une cour a conservé son charme intact. Premier du canton au certificat d’études, Gaston Couté y a préparé le brevet élémentaire. Très vite, son caractère s’affirme : « Il était rétif à toute autorité. » Dans L’École , il fustigera « le vieux mait’ d’écol », « ensarré d’ l’estime d’ tout l’bourg », et qui « ne sera pourtant/Qu’un grand malfaiseux devant la Nature ! »... C’est dans la salle qui fut sa classe qu’est installé son musée. Riche en photos, tableaux, affiches, cartes postales…, il fait la part aussi belle au Couté chantre de la ruralité qu’à l’homme en révolte, publiant dans La Barricade et dans La Guerre sociale .
Bon élève, Couté n’obtiendra cependant pas son brevet. Le jour de l’examen, il a donné sa narration à un camarade en mal d’inspiration ! Il quitte Meung-sur-Loire en 1895. Son père l’a inscrit au lycée d’Orléans. Il s’y lie avec Pierre Mac Orlan, travaille à la perception des impôts, tâte du journalisme, publie ses premiers poèmes ( La Toinon , Le Vieux , Le Champ de naviots… ), jusqu’au grand départ pour Paris, le 31 octobre 1899.
Il n’en oublie pas Meung pour autant. Il revient régulièrement, accueilli par ses parents, ses amis. À la fin de sa vie, il occupe un logement à deux pas de la maison où son père, à la retraite, a emménagé, rue des Mauves. Passant de la rue des Remparts à celle du Trianon, Raymond Phuez et Robert Jégouic s’y dirigent d’un pas tranquille. On est dans le quartier des moulins du centre-ville et des bras de rivière qui donnent à Meung de faux airs de « petite Venise ». Nul bruit, sinon celui, délicat, de l’eau qui coule. Si l’on connaît l’adresse exacte du père Couté (une grande maison avec jardin, protégée des regards par un portail aveugle, au n° 22), on ignore celle de Gaston.
Miné par les privations, la phtisie et l’absinthe, Gaston Couté est décédé en 1911, à Paris. C’est à Meung qu’il a été inhumé, dans le cimetière de la rue Saint-Jean. Voisin de la tombe de son beau-frère, Emmanuel Troulet, maire de la ville pendant trente ans. Dans Mossieu Imbu, Couté dessine un portrait sans pitié de ce bourgeois « pardu dans les rubans et les insignes ».
Il a fallu attendre près d’un demisiècle pour que les Magdunois rendent hommage à cet enfant maudit, bohème, marginal, alcoolique, anarchiste. Érigé en 1949, aux abords de la nationale, son buste a été déplacé, tout près du cimetière, sur les rives de la Loire, à l’extrémité du quai Jeanne-d’Arc, dans le quartier dit du Bout du monde. Moustaches tombantes, tête nue, chemise au col ouvert, il tourne le dos au fleuve qui se fond dans la campagne. Le regard mélancolique. « Il aurait fait une drôle de tête, s’il avait su ! », reprennent Raymond Phuez et Robert Jégouic. Lui qui, dans Le Discours du Traineux, s’était insurgé : « Dix mill’ francs pour eune estatue !/Dix mill’ francs ! Dix mill’ francs d’foutus ! C’est ça, la glouére ! »

DIDIER MÉREUZE


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