vendredi 18 avril 2014

Fragments du Narcisse


Heureux vos corps fondus. Eaux planes et profondes!
Je suis seul!... Si les dieux, les échos et les ondes
Et si tant de soupirs permettent qu'on le soit!
Seul!... mais encore celui qui s'approche de soi
Quand il s'approche aux bords que bénit ce feuillage...

Des cimes, l'air déjà cesse le pur pillage;
La voix des sources change et me parle du soir;
Un grand calme m'écoute où j'écoute l'espoir.
J'entends l'herbe des nuits croître dans l'ombre sainte
Et la lune perfide élève son miroir
Jusque dans les secrets de la fontaine éteinte...
Jusque dans les secrets que je crains de savoir
Jusque dans les replis de l'amour de soi-même,
Rien ne peut échapper au silence du soir...
La nuit vient sur ma chair lui souffler que je l'aime.
Sa voix fraîche à mes voeux tremble de consentir;
A peine, dans la brise, elle semble mentir, 
Tnt le frémissement de son temple tacite
Conspire au spacieux silence d'un tel site.

Ô douceur de survivre à la force du jour,
Quand elle se retire enfin rose d'amour,
Encore un peu brûlante, et lasse, mais comblée,
Et de tant de trésors tendrement accablée
Par de tels souvenirs qu'ils empourprent sa mort
Et qu'ils la font heureuse agenouiller dans l'or,
Puis s'éteindre, se fondre, et perdre sa vendange,
Et s'éteindre en un songe en qui le soir se change.
Quelle perte en soi-même offre un si calme lieu!
L'âme, jusqu'à périr, s'y penche pour un Dieu
Qu'elle demande à l'onde, onde déserte , et digne
Sur son lustre, du lisse effacement d'un cygne.

VALERY

Aucun commentaire: