jeudi 17 avril 2014

L'Henriette



Pendant longtemps, je me suis demandé comment faisait ma tante Henriette, que personne n’avait jamais vue en peignoir et encore moins en tenue de nuit pour s’habiller et faire sa toilette.
Pour le popo, c’était facile à deviner : comme tout le monde, dans l’étable, entre deux vaches. Mais la toilette…si matinal que fut notre lever, on la trouvait dans la cuisine, préparant le café, tranchant le pain, ouvrant des pots de confiture. Elle était habillée, le chignon solidement amarré,  dans cette cuisine de ferme belfortaine, nichée au fond du couloir à la porte toujours ouverte sur la rue. Personne ne manquait d’entrer pour dire bonjour à l’Henriette…
En ces temps reculés où nulle série étrangère n’influençait les noms de baptême, les Charles, les Louis et Louise, Henri et Henriette étaient nombreux ; chaque famille en comptait au moins un .C’est  pourquoi on disait vot’Louis,  vot’ Henriette  ou not’ Gustave, not’Célina. Ainsi on savait à quelle famille appartenait celui ou celle qui était cité. Mais elle, elle était « L’Henriette » ; une Henriette communale en quelque sorte. A quel exploit, quel acte de bravoure devait-elle cette adoption générale ?  On ne le saura pas. Ni elle, ni ceux de sa génération n’aimaient à parler d’eux-mêmes et nous autres enfants acceptaient La Tante (son autre qualificatif) pour ce qu’elle était : la maîtresse incontestée et bienveillante de ce foyer. Jamais triste, jamais malade, toujours attentive, forte sans brutalité, peu dispensatrice de câlins ni de baisers. Pourtant avec elle, on était bien, on ne s’ennuyait jamais ; ce qui aurait pu être ressenti comme une corvée devenait une occupation  pleine d’intérêt. Qu’il s’agisse de cueillir des haricots, de mettre au tonneau les poires de moisson, d’aller au pré chercher les vaches, de ramasser les œufs dans un petit panier rond… J’avais des sabots de bois à ma taille, et des outils de jardinage aussi, à ma mesure… C’était tout ça, La Tante, L’Henriette !
Et il a fallu que j’arrive près de l’âge qu’elle avait au temps de ces beaux étés pour que je découvre son secret.  Si on veut être disponible, prête à répondre à tous sans pour autant laisser découvrir son intimité, c’est tout simple : se lever une grande heure avant tout le monde.

3 commentaires:

Odile a dit…

Quel beau portrait, Pomme ! De ces personnages qu'on rencontre souvent dans les arbres généalogiques, bien plus anonymement, et qui prennent vie ici. Bonne fin de semaine, bises.

LOU a dit…

Belle histoire d'amour.

Marité a dit…

C'était une figure de proue en quelque sorte ton Henriette :-)
GROS BECS