vendredi 30 mai 2014

L'âme des poètes

Femme, vous m'entendez: quand les âmes des morts
S'en reviendront chercher dans les vieilles paroisses,
Après tant de batailles et parmi tant d'angoisses,
Le peu qui restera de leurs malheureux corps...

Quand on n'entendra plus que le sourd craquement
D'un monde qui s'abat comme un échafaudage,
Quand le globe sera comme un baraquement
Plein de désuétude et de dévergondage...

Quand l'homme reviendra dans son premier village
Chercher son ancien corps parmi ses compagnons
Dans ce modeste enclos où nous accompagnons
Les morts de la paroisse et ceux du voisinage;

Quand il reconnaîtra ceux de son parentage
Modestement couchés à l'ombre de l'église,
Quand il retrouvera sous le jaune cytise
Les dix-huit pieds carrés qui faisaient son partage...

Quand les ressuscités s'en iront par les bourgs,
Encore tout ébaubis et cherchant leur chemin,
Et les yeux éblouis et se tenant la main,
Et reconnaissant mal ces tours et ces détours

Des sentiers qui menaient leur candide jeunesse,
Encore tout ébahis que ce jour soit ven,
Encor tout assaillis du regret revenu,
Et reconnaissant mal avant que l'aube naisse,

Ces sentiers qui menaient leur enfance première,
Encore tout démolis d'être ainsi revenus,
Et reconnaissant mal ces corps pauvres et nus,
Et reconnaissant mal cette vieille chaumière...

Aïeule du lépreux et du grand sénéchal,
Saurez-vous retrouver dans cet encombrement,
Pourrez-vous allumer dans cet égarement,
Pour éclairer leurs pas, quelque pauvre fanal,

Et quand ils passeront sous la vieille poterne,
Aurez-vous retrouvé pour les gamins des rues
Et pour ces vétérans et ces jeunes recrues,
Pour éclairer leurs pas, quelque vieille lanterne;

Aurez-vous retrouvé dans vos forces décrues
Le peu qu'il en fallait pour mener cette troupe
Et pour mener ce deuil et pour mener le groupe
Dans le raccordement des routes disparues.

PEGUY

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