jeudi 22 mai 2014

Lire et relire.... Printemps au Parking (1)


 … Elle entra tout à coup dans une grande bâtisse. J’attendis un peu, et je suis entré derrière elle, il n’y avait pas de concierge ni gardien ni rien, ce n’était pas un lycée. En haut de l’escalier une double porte, Entrée, Sortie, j’ai poussé l’entrée. C’était une énorme bibliothèque, entièrement pleine de livres, immense, à attraper le vertige. Des types assis à des tables longues de dizaines de mètres, lisant. Il y avait un silence terrible., avec de temps en temps un bruit de chaise, ou de toux, qui résonnait comme dans une cathédrale, que c’était, une cathédrale du Savoir. Pendant que j’étais là planté des types me passèrent devant, je vis qu’ils montraient une carte pour entrer. Ce n’était donc pas la peine que j’essaye, pour me faire virer. De toute façon une fois dedans j’aurais eu l’air d’un gland et je ne savais pas où était passée la fille. Du reste c’était parti. Avec tant de bouquins il y a de quoi vous la couper net. Je gênais le passage, on me bousculait. Il y avait un mouvement fou dans ces sacrées portes, la soif de s’instruire était torrentielle dans le coin.
            Je suis resté un peu en haut de l’escalier, à me demander si j’allais attendre et en tout cas comme si j’attendais. Ca avait l’air courant ici, on ne me regardait pas. Des types sortaient pour en griller une, dedans ça devait être défendu. Peut-être qu’elle ressortirait fumer, ce serait bien je lui donnerais du feu et caetera. Le flot des assoiffés de connaissance montait, le flot des rassasiés descendait, sans arrêt. Tout le monde avait l’air très chez soi. Deux mecs marchaient de long en large, discutant sagacement, à chaque passage j’attrapais un petit bout de déclaration solennelle et l’ensemble formait une obscurité colossale, comme le jeu des petits papiers.
            "Ils ne changeront pas les fondements du, disait l’un, je ne sais pas du quoi il était passé, et l’autre en revenant : « Merdier Occidental ».
            -Merdier Oriental dit le premier mais toi tu es chinois alors…
           - et qui le leur a mis le merdier, qui sinon (qui a bien pu leur mettre le merdier ?)
           - remplace la lutte des classes par un racisme avant qu’on les ait complètement pourris relève d’abord leur niveau de vie et tu verras niveau de vie mon cul, regarde les étudiants d’Harvard.
            -compter sur les fils de bourgeois tu parles papa n’est pas un way of life mais de mort le conflit des générations c’est pas mieux.
           - tu m’emmerdes, en société développée.
           - merde les intellectuels, si les conditions objectives
-          Oh non ! gémit Merdier Occidental désespéré. Pas ça ! Pas les conditions…
-          …la question n’est pas là, la question c’est…"
Je ne saurai jamais où était la question parce que Merdier Oriental secouait sa pipe contre sa semelle là-bas dans l’autre coin. Il avait une barbe en collier. Merdier Occidental était bien plus sympa, il avait l’air d’une rose trémière un peu fanée. Il ne paraissait pas tellement jeune, ou bien il était fatigué ; son visage portait la marque d’une profonde mélancolie. Il s’arrêta presque à ma hauteur, et déclara fermement :
-"Premièrement, qu’avant toute préoccupation surréaliste ou révolutionnaire, ce qui domine dans leur esprit est un certain état de fureur !
- Et après ? dit Merdier Oriental en se dirigeant vers l’entrée de la bibliothèque. Ca fait quarante ans de ça.
-Quarante et un, précisa Merdier Occidental. 2 avril 25.
- Oui, et alors et après ?
Merdier Occidental poussa un grand soupir.
-Ciao, dit Merdier Oriental en pénétrant dans le lieu saint.

-Ciao, re-soupira Merdier occidental, resté dehors.

Christiane Rochefort 

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