vendredi 23 mai 2014

Lire et relire - Printemps au parking (2)

Il me vit là, contre la balustrade, et je me rendis compte que j’étais en train de me marrer tout seul, la bouche probablement fendue jusqu’aux oreilles, c’est-à-dire l’image du parfait crétin. Et en fait ça ne me regardait pas leur conversation. J’ai essayé de changer d’expression à toute pompe, mais entre l’air digne, l’air détaché, et l’air de penser à autre chose j’aboutissais toujours à l’idiot. Merdier Occidental restait planté.
-Et alors et après ? me dit-il brusquement, comme s’il me prenait à témoin. A témoin de quoi je ne savais pas, bien que justement « Et alors et après » était tout à fait dans ma grammaire, ces temps-ci. J’eus un coup de génie, je répondis :
-C’est justement ce que je suis en train de me demander.
-A propos de quoi ?
- De tout. A peu près.
-Tiens, dit-il. En quelle classe es-tu ?
-Je ne suis pas en classe.
-Ah. Qu’est-ce que tu fais ici ? Et je me suis dit que j’avais été assez con pour répondre sans réfléchir, j’aurais dû inventer une classe quelconque. Je n’étais pas malin. Mais il dit :
-Pardon, je n’ai pas voulu être indiscret, c’est seulement la curiosité.
-Oh ça ne fait rien, dis-je (je voulais faire sentir que ça ne me gênait pas). Je suis venu là parce que je suivais une fille c’est tout. Elle est entrée et je ne peux pas y aller parce que je n’ai pas de carte c’est tout.
-Ah, c’est bête, dit-il et il se mit à fouiller dans ses poches. Il en sortit tout un tas de cartes qu’il se mit à examiner une par une en les comparant avec moi. Finalement il en choisit une. Langue Zoo, dit-il (qu’est-ce que c’était , des leçons de cris d’animaux ?) De toute façon elle me sert à rien. J’étais au moins puceau quand j’ai fait cette photo, ça ira.
            Il faut dire que ça ne lui ressemblait pas plus qu’à moi. Ni moins. Finalement j’ai renoncé à lui dire que je n’étais pas puceau, je ne trouvais pas d’enchaînement.
- C’est trop bête de louper une fille pour une raison pareille. Tu me la rendras après.
-Où pourrai-je vous la rendre ?
-Au Minus Bar, vers les cinq heures. C’est en bas du Boulevard. Viens me dire si j’ai servi à quelque chose ça m’intéresse. J’aime servir à quelque chose . Ciao.
Je l’ai remercié chaleureusement. Après ça j’étais moralement obligé d’entrer dans le truc. Je ne savais même pas si je serais capable de la reconnaître. J’aurais préféré ressortir avec merdier Occidental, qui m’intéressait, mais voilà ce que c’est que la veine, ça tombe, mais un peu n’importe comment. Du reste il ne m’avait pas invité.
Bref je suis entré, j’ai donné la carte avec un peu d’appréhension je n’ai pas une grande habitude des faux papiers mais le gars s’en foutait complètement de ce qu’il y avait dessus, il l’a mise de côté et m’a tendu une feuille.
Ah ça c’était joli par exemple, c’était malin, c’était fin ! Qu’est-ce qu’il y avait sur cette bon dieu de carte ? Comment je ferais pour la redemander ? Quel nom marquer sur cette bon dieu de feuille où il fallait sûrement mettre le même ? On peut bien dire que je suis la dernière des andouilles, moi qui me crois pourtant malin. Mais voilà, mettez un type hors de son milieu, de son petit train-train, et il devient bête comme un nouveau-né. La carte était encore sur la table, une seule solution :
-Excusez-moi Monsieur j’ai oublié quelque chose !
Je tendis la main, je lui restituai sa feuille, il y eut un vilain moment parce qu’il avait déjà oublié quelle carte, il fallut la montrer du doigt comme si j’étais tellement pressé que je ne pouvais plus parler et il a du penser que ce que j’avais oublié c’était de pisser, à me voir me trémousser comme ça, enfin finalement, j’ai eu la carte, et j’ai filé. Question faux papiers, il y a un certain rodage et je n’étais pas encore très au point.
            Alors bon, j’étais Thomas Ginsberg, et j’étais étudiant en chinois aux Langues orientales (pas Zoo) rue de Lille. Ne pas l’oublier. Etudiant en chinois ça m’allait bien tiens. 

Christiane Rochefort

1 commentaire:

Amartia a dit…

Voilà bien longtemps que j'ai lu Christiane Rochefort, dont je me souviens surtout de "Encore heureux qu'on va ver l'été", mais tu me donnes envie de la relire. Merci.