dimanche 25 mai 2014

Lire et relire - Printemps au parking (3)

Ca devait se voir comme le nez au milieu de la figure que je n’étudiais pas le chinois. En tout cas je suis allé pisser. Je commençais à soigner la vraisemblance.
            J’ai jamais vu un endroit aussi couvert de trucs obscènes que ces chiottes-là. J’en étais bleu. Peut-être même rouge. Il y avait des rendez-vous entre filles, ou entre garçons. Sous un quelqu’un avait rajouté en rouge : moi aussi. Un  (ou une) avait répondu : qu’est-ce que tu sais faire ? Alors Rouge avait fait une liste, dans laquelle il y avait des mots que je ne connaissais pas à l’époque. Vexant. Malgré ça, ça n’avait pas du paraître suffisant au questionneur, car il (ou elle) n’avait pas répondu. Pauvre Rouge était donc resté comme un con, avec son beau catalogue sur les bras. Ca lui apprenait à employer des mots savants. Il y avait aussi des blagues. Une petite fille de dix ans (soi-disant) donnait des rendez-vous le jeudi derrière le guignol.
            En sortant je baissais les yeux comme une vierge espagnole, il y avait peut-être un des écrivains dans le coin, prêt à sauter. Tout de même ces étudiants qui discutent là-haut comme des papes, et puis une fois là-dedans tout seul ça se laisse aller.
            Thomas Ginsberg, étudiant en chinois. Quant à pourquoi je rentrais là… la force des choses ; parce que j’avais une carte. Maintenant il s’agissait de ne pas avoir trop l’air d’une cloche. Je surveillai avec application les autres. Il font le tour pour se chercher une place, ils posent leurs bouquins et leur manteau ou leur foulard ou ce qu’ils ont. Moi je n’avais rien du tout, c’était sûrement suspect. Après ils allaient avec leur feuille aux fichiers. Là j’étais carrément foutu. Pas de crayon ; et un fichier pour moi c’était du chinois, je veux dire de l’hébreu puisque le chinois je connais. Je ne sais pas chercher dans ce truc-là. Une fois leur feuille remplie ils la donnaient à un homme derrière les grilles, et attendaient. L’homme revenait avec des bouquins. Dans le fond c’était simple, il suffisait de : vouloir un livre, savoir comment il s’appelait, de qui il était, où était sa fiche et dans quoi ça se classait. Merde. Ah j’avais du mal ! Rien qu’à changer d’arrondissement j’avais un mal de chien qu’est-ce que j’aurais fait si je m’étais trouvé à Tahiti.
            Ce qui m’a sauvé c’est la fille. Tous d’un coup je l’ai vue. Elle avait une pile devant elle ; elle travaillait d’arrache-pied, prenant des notes dans un cahier énorme. Ca c’était une fille sérieuse : quand elle bouffait des croissants elle bouffait des croissants, combinant ça avec un bain de soleil, et quand elle boulonnait elle boulonnait. Subitement elle se leva , et, sans prendre sa feuille elle se mit en marche d’un pas ferme. Elle s’en alla au milieu, regarda dans des rayons et prit un bouquin monumental, sans rien demander à personne . Puis elle se mit en tête d’en prendre un deuxième.
-Je peux vous aider ?
            Ca tombait sous le sens. Elle me regarda d’un air méfiant puis elle sourit comme si elle me reconnaissait. Peut-être elle se souvenait de m’avoir aperçu, depuis le temps que je lui collait aux fesses.
-C’est parce que c’est très lourd, dis-je.
            On porta chacun un bouquin jusqu’à sa place : vraiment elle en voulait celle-là. Elle était comme dans une forteresse. Elle me fit mettre les deux bouquins l’un sur l’autre devant elle et là je compris que c’était le type d’en face, un vieux avec un sale air, qui la regardait tout le temps et ça l’emmerdait. Comme je ne suis pas trop bête dans ces cas-là, je dis tout haut : maintenant je vais vous chercher le Tome Trois. C’est absolument indispensable.
            Elle m’a souri gentiment ; j’y suis allé tout seul. Alors je savais prendre un livre, au moins dans le libre-service. J’en ai pris un aussi pour moi, et je me suis installé pas tout à fait à côté d’elle, pour ne pas avoir l’air de demander l’addition.

            Ce que je faisais c’est surtout pour avoir quelque chose à dire à Merdier Occidental. Qu’il m’ait pas prêté sa carte pour rien. Le fille elle-même était un peu sérieuse pour moi, pas trop mon genre, et un peu vieille. N’était cette histoire de chemise de nuit et cheveux défaits, selon le cinéma du matin qui commençait à s’user un peu avec les heures montantes.

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