lundi 26 mai 2014

Lire et relire - Printemps au parking (4)

C’était un bouquin de médecine, merde. Enfin je n’avais pas eu le choix, et puisque mon job principal maintenant c’est de soigner la vraisemblance, je n’avais plus qu’à l’ouvrir. Physiologie du cerveau. Du chinois (bon, d’accord, du patagon).
            Dans le fond c’est surtout par trouille que je dis comme ça tout de suite :du chinois. Je ne me savais pas timide ; mais ici j’avais des complexes. Je n’avais pas changé de pays j’avais changé de monde, et c’est peut-être plus difficile ; je me serais donc mieux débrouillé à Tahiti finalement. Eh bien, les voyages forment la jeunesse. Le bouquin n’était, donc, pas tellement opaque, en réalité on pouvait comprendre. Après tout j’avais fait des sciences naturelles non, un cerveau j’avais entendu parler, j’en avais même un dans le crâne et probablement j’allais même le sentir si je continuais, car j’aurais la migraine. Ils devaient expliquer ce que c’était la migraine du reste. Je trouvai une table des matières (j’avançais, j’avançais !) et il paraît que c’était dans le Tome Trois, ni une ni deux j’y bondis, je demande à la fille « si elle se servait de celui-là pour l’instant », et je lui changeai contre le mien. Du coup elle me prit vraiment pour un dingue, ou pour un type avec un vache sens de l’humour, et elle partit en fou rire dans son cahier. Son emmerdeur plia bagage et se barra : il était vexé. Elle me remercia d’un sourire, et moi je me montrai discret. Avec les filles je suis moins cloche qu’avec les livres, j’ai une sorte d’instinct, évidemment il ne faut pas qu’elle me plaise trop sinon j’accumule les conneries et je suis refait, mais la question n’est pas là. Elle est à la migraine. La migraine est, en général, une histoire de pression dans le liquide céphalo-rachidien, ce n’est donc pas sorcier. Il n’y a qu’à faire baisser la pression. Après ça je suis tombé sur une histoire de chien à qui on montre un biftek en sonnant d’une cloche. Au bout d’un moment le clébard a pigé, dès que la cloche sonne il remue la queue. Plus même besoin de biftek. Intéressant çà. Je me suis demandé si on ne pourrait pas sonner d’une autre espèce de cloche, ou mettons de la trompette, chaque fois que le chien a fini son biftek ; alors on pourrait arriver, en faisant marcher la cloche et la trompette l’une après l’autre, à supprimer complètement le biftek et que le chien soit tout à fait sûr qu’il avait déjà bouffé. Appliquez çà à tout le monde et voilà le problème du ravitaillement réglé, et quelle économie. Et pas de rouspétance, chacun ravi. Pour les riches, afin qu’ils continuent à se sentir pas comme les autres, on ferait le coup avec du caviar, et une cloche en or. Inconvénient :  au bout d’un temps on est tous morts. Pas pratique pour le nécessaire. Mais pour le superflu, par exemple vous remplacez une belle entrecôte par un petit bout de barbaque pour le même prix. Ou le kil de rouge par de la flotte et ils se croiront obligés de tituber. Ou bien vous passez un petit air, puis Brigitte Bardot faisant du strip-tease, puis un autre petit air et après vous collez un ministre à la place de Brigitte et tout le monde le trouve ravissant, je n’arrivais pas à mettre la main sur un vraiment bon exemple mais il y avait quelque chose là, je suis resté un moment sur le truc à réfléchir.
            Je pris le fou rire : le vieux, s’il savait que je m’étais barré pour aller me foutre dans une bibliothèque  à  potasser la médecine ! c’était de nature à le faire sortir de ses rails. Avec une carte d’étudiant en chinois. Ca risquait même de lui donner à penser. Non, là je rêvais.
            « Mes chers parents. Ne vous tracassez pas pour moi je vais très bien je suis à la bibliothèque et j’étudie la Physiologie du Cerveau et les Réflexes Conditionnés. Votre fils affectionné, Christophe. » au fond c’est simple, il me fait enfermer aussi, c’est son grand truc quand quelque chose lui échappe.
           





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