mardi 18 novembre 2014

Son papa

Papa aime mieux la chique. Il s'enfonce cinq centimètres de gros boudin noir dans la bouche - de la carotte, ça s'appelle, je lui achète chaque jour de l'an pour ses étrennes dix ronds de carotte au bureau de tabac, j'ai honte de demander ça, le bureau de tabac se fend la gueule-, il coupe d'un bon coup de dents tout ce qui ne veut pas rentrer, il le range soigneusement dans sa poche de veste où il y a déjà les os de son dernier dîner mis de côté pour le chien perdu qu'il ne va pas manquer de rencontrer ce soir ou demain, les clés des cadenas de ses boîtes à fourbi, des vis, des boulons, des rondelles, des ressorts de mètres, des clous encore tout bons y'a juste qu'à les redresser, des carrés de journal bien découpés bien carrés pour aller aux cabinets, des bouts de ficelle, des élastiques, des tas de trucs formidables. Les poches de sa veste pendent de chaque côté comme des musettes, en plus il enfonce ses poings dedans quand il marche, bras tendus, il faut le voir marcher, ça tire sur la veste, faut que ça se prête ou que ça craque. Les poches du pantalon sont bourrées aussi, mais ça se voit moins parce que c'est un pantalon large, genre zouave, bleu l'été, velours côtelé marron l'hiver, serré aux chevilles sur les grosses godasses croûteuses racornies par le ciment.
Il est petit, papa, tout petit, mais qu'est-ce qu'il est costaud! Il est trapu et gras du bide, ça lui va très bien. Vous verriez ses yeux! bleus comme ces fleurs bleues, vous savez, quand elles se mettent à être vraiment bleues. Ses cheveux sont blancs et fins comme les fils de ces plantes qui poussent dans les haies, je sais pas comment ça s'appelle. Ils ont toujours été blancs. Quand il était gosse, au pays, les autres l'appelaient "Il Bianco". Maintenant, ils l'appellent "Vidgeon Grosso" ou "Gros Louis" (prononcer "Louvi"), ils ne savent plus très bien s'ils parlent dialetto ou français, ils sont à cheval sur les deux. Il rit tout le temps, papa. Il s'arrête pile en pleine rue pour rire aux conneries qu'il raconte, il se plante sur ses deux cuisses, les poings enfoncés à bout de bras dans ses poches de veste, il renverse la tête en arrière et il lance à pleines mâchoires son rire au ciel. Les gens s'arrêtent et rient aussi, pas moyen de s'empêcher, c'est quelque chose, tiens. Il en pleure. Il tire son mouchoir de dessous les os, les clefs, les boulons, les ficelles, un mouchoir violet, à carreaux, grand comme un drap, il le roule en gros tampon, il se frotte les yeux à s'arracher les paupières, puis il se l'étale à plat sur la figure, il s'empoigne le nez à travers le mouchoir, il se mouche, pouët, les oiseaux se sauvent, c'est la panique, il se frotte le nez avec le mouchoir en boule, ça va mieux, le voilà reparti. Vingt mètres plus loin, ça recommence....

CAVANNA - Les Ritals

1 commentaire:

Marité a dit…

Merci Pomme d'avoir publié Cavanna pour un moment très émouvant :-)
GROS BECS