mercredi 11 février 2015

La particule

Mon histoire est pathétique. Ces dernières années, je quittai le corps d'un brahmane sur l'esplanade des crémations du temple de Pashupati. Les flammes montaient très haut dans le soir et leurs reflets dansaient dans les larmes de la famille et sur le courant de la Baghmati. Je fus pulsée à la verticale du brasier dans l'air chaud et les relents de chair grillée. Je montai aux étoiles, la brise de la nuit me rabattit à la surface de la rivière.
Je fus plongée dans la soupe de la Baghmati, ce ruban de boue où les hommes trempent leur corps pour purifier leur âme. Je roulai jusqu'au Gange dans un flot indistinct d'alluvions et d'ordures.
À peine dans les eaux du fleuve, je fus filtrée par les ouïes d'une perche. Je séjournai quelques heures dans la cathédrale de dentelle rouge sang des branchies : le poisson paressait entre deux eaux, dans une tache de soleil. Un silure surgit des profondeurs et dévora la perche. Je fus sertie dans sa chair, près de l'épine dorsale. Je voguai en lui des centaines de kilomètres. Le silure nageait sans répit, en quête de proies. Il finit sa course dans le filet d'un pêcheur et je sentis à nouveau la caresse des flammes sur le feu où le poisson grilla longuement.
Puis les dents d'une fillette déchirèrent la chair grillée et je plongeai en elle pour m'incruster dans ses tissus. Alors, quelles courses ! Employée aux récoltes, la petite fille foulait tout au long du jour les allées des plantations de thé et dénudait les arbustes de ses doigts tricoteurs. Les saris des femmes mouchetaient la nappe vert bronze des plants de thé. Au milieu d'elles, des gardes armés de longs bâtons veillaient contre les attaques des léopards. Ces fauves mettent bas à l'ombre des buissons de thé et attaquent régulièrement les ouvrières. Ce matin-là, personne ne vit la bête. Les mâchoires arrachèrent la gorge de ma cueilleuse. Son sanglot se noya dans un clapotis. Il la dévora sur place. Quittant les replis graciles d'une petite intouchable, j'intégrai les fibres musculeuses d'un félin. Un matin, un coup de feu déchira la brume. Le léopard touché au flanc courut trois minutes, se hissa sur le versant d'une colline et mourut. Son corps se décomposa, caché dans les buissons ; le chasseur ne le retrouva pas. Des colonies d'insectes et des oiseaux charognards se disputèrent la pourriture. Je n'eus pas le temps de me dissoudre dans de la chitine d'élytre, car la mousson s'abattit et les ruissellements emportèrent ce que becs et mandibules n'avaient pu dévorer. Mêlée aux eaux qui nappaient le sol, je coulai vers les plantations et fus absorbée par la terre. Il y faisait chaud. Je m'infiltrai entre les granules de sable et les cristaux d'argile. La radicelle d'un arbuste m'aspira et me propulsa dans la tige. La succion de la sève m'injecta dans la nervure d'une feuille. J'étais prisonnière du flux chlorophyllien d'un théier du Bengale. La récolte me délivra à la saison suivante. Courte illusion : je fus enfermée dans un sac de tissu puis dans les caissons de séchage d'une fabrique et enfin dans une boîte d'Earl Grey destinée à l'exportation. La boîte reposa trois mois sur le rayonnage d'une épicerie de Plymouth en Angleterre. Un client l'acheta et le couvercle se souleva. Une narine huma le thé. Une cataracte bouillante créa un petit tourbillon dans la tasse de porcelaine, puis le champignon atomique du lait explosa dans le thé. Je coulai dans la trachée d'un jeune Anglais et m'épanouis dans sa viande. L'homme partit en avion pour l'Inde le soir même et, huit heures de vol plus tard, il retrouvait à l'aéroport de Delhi une jeune fille à laquelle il témoigna de son impatience en l'étreignant, sitôt gagnée l'intimité d'une chambre d'hôtel. Dans la moiteur de la nuit de mousson, je fus transmise à la jeune femme et m'installai dans son organisme. Pendant une semaine, j'entrepris un vaste circuit métabolique. Au cours d'une transfusion à l'hôpital militaire d'Old-Delhi, je fus distillée dans les veines d'un jeune hémophile indien que la jeune femme sauva en offrant son sang. L'enfant fut guéri. Il grandit, moi en lui.
    C'était un brahmane qui eut une vie heureuse, mais qui est mort ce matin et que l'on vient de porter sur l'esplanade des crémations dans le temple de Pashupati, au bord de la Baghmati. Et je sens déjà courir les flammes du bûcher.
    Et moi, misérable particule, cellule anonyme, pauvre poussière d'atome, je vous supplie, ô dieux du ciel, de me donner le repos, de me délivrer du cycle et de me laisser gagner le néant ….

Extrait du recueil de nouvelles « Une vie à coucher dehors » de Sylvain Tesson






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