lundi 16 février 2015

Lire et relire

Bouddhas et cavaliers

Des fanatiques ont cru indispensable de détruire des symboles d'une philosophie qui,  plus qu'une autre enseigne la tolérance. Les deux bouddhas géants de la vallée de Bâmyan ont disparu; reste leur souvenir.
Si vous voulez en savoir plus sur les deux géants, la découverte du site, les aventures des archéologues et la passage de la croisière jaune dans la vallée, lisez "Les Bouddhas d'Aghanistan" de Pierre Centlivres.
Et dans la foulée, profitez de ce qui vous reste de vacances pour relire -ou découvrir- "Les Cavaliers", de Joseph Kessel.
C'est au chapitre V qu'il raconte la vallée de Bâmyan et les deux colosses nichées dans la falaise:
"Le soleil arrivait au milieu du ciel. Ils faisaient route depuis l'aube, aisément. La piste n'avait cessé de monter, mais d'une pente égale, à travers des boqueteaux de peupliers, des petits champs de blé et de fèves, parfois des vignes. L'eau abondait. Rus, ruisselets, ruisseaux, petites rivières tenaient le sol dans un filet brillant. Même en terrain rocheux, l'herbe perçait, drue et gaie. Les maisons se rassemblaient en hameaux et l'on croisait de plus en plus de gens. Ces passants étaient sérieux et affables. Ils saluaient les voyageurs du geste, de la parole.....
... Les voyageurs débouchèrent alors sur la gorge creusée à l'aube des siècles par la rivière de Bamyan et là s'arrêtèrent: ils ne savaient plus ce qu'ils éprouvaient.
Le monde subitement était en feu. Les rayons du soleil couchant qui prenaient en enfilade l'entaille énorme avaient moins de part dans cet incendie que la couleur de la pierre elle-même. De la base au sommet et à perte de vue, rouges étaient les murailles à pic entre lesquelles écumait et chantait la rivière. Rouges, Les colonnades , frontons, portiques, reliefs et fissures. Chaque arête, chaque pli brûlaient, étincelaient de vermillon, de pourpre, d'écarlate. Quand la paroi était lisse, des flammes en jaillissaient, comme si elles étaient renvoyées par de gigantesques miroirs suspendus au-dessus de l'eau, au coeur des brasiers. Et les formidables ruines de l'ancienne cité forte qui dominait la gorge, haussées sur un piedéstal de roc et tirées de sa flamboyante substance, semblaient un bûcher allumé depuis tous les temps passés et pour tous ceux à venir....
.... Ils longèrent, s'élevant toujours, flot torrentueux, cascades, tourbillons, rapides. La rivière étincelante les assourdissait de son chant de gloire. L'incendie sublime les suivait. Enfin, la pente se fit moins rude, la rivière plus calme. Les murs de roc enflammé s'élargirent. La vallée de Bamyan apparut d'un seul coup.
Sur son seuil, les voyageurs s'arrêtèrent encore. Cette fois, leur surprise n'était qu'enchantement. Une oasis immense, presque fabuleuse pour une altitude qui approchait de dix mille pieds, s'étalait devant eux. Elle était toute sillonnée par le vif-argent des eaux, toute verdoyante de massifs feuillus, de bosquets, de jardins, de vergers, toute semée de hameaux. A gauche, très loin et adoucies par la lumière du soir, des montagnes sauvages chevauchaient jusqu'au ciel. Sur la droite, contre la piste, continuait de s'élever la falaise empourprée.
Des troupeaux passaient que ramenait leurs bergers et des caravanes qui, au pas nonchalant des chameaux, s'en allaient à la rencontre de la nuit, pour camper. Des fumées commençaient à monter des maisons cachées par les arbres. Elles se firent plus serrées au-dessus d'une verdure plus dense. A ces deux signes, les voyageurs reconnurent l'emplacement du village de Bamyan. Alors, ils se sentirent tout recrus par la fatigue d'une longue route. le désir d'un gîte les saisit. Pourtant, un peu plus loin, ils firent encore halte.
Dans la vertigineuse muraille qu'ils côtoyaient, roc dressé à pic, lisse, et comme teint du sang le plus pur, ils découvrirent une ouverture aux dimensions prodigieuses. Et l'entaille n'étai tpas hasard naturel, mais oeuvre d'homme. Elle avait la forme d'un cube que dominait une sorte de coupole. Au fond, adossé à l'ombre, veillait un être colossal. Sa stature dépassait la hauteur de trois tours de guet, l'une sur l'autre posées. Son corps emplissait tout l'abri. La tête occupait toute la coupole. L'ovale en était rond et doux et sans visage. Il avait disparu, comme tranché. Le front, dans le clair-obscur de la niche semblait, cependant, vivre et penser.
Par les récits que les conteurs, voyageurs, caravaniers en avaient fait de siècle en siècle, Ouroz, Mokkhi et Zéré elle-même savaient qu'existaient à Bamyan des monuments immenses, élevés pour un ancien dieu du nom de Bouddha. Mais après tant de fatigues et d'épreuves, ils furent trrrifiés par cet être géant. Un cavalier n'était qu'un insecte infime auprès de la masse encastrée dans la roche flamboyante....."
Si vous n'êtes pas ou plus en vacances, offrez-vous ce voyage à travers l'Indou-Kouch en compagnie d'Ouroz, le "tchopendoz" fou d'orgueil, de son merveilleux cheval Jéhol et du tendre et fidèle Mokkhi, le "saïs" épris tout autant du bel étalon que de Zéré, la rusée bohémienne esclave.
Bonne et belle chevauchée.

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