dimanche 12 juillet 2015

Athéna, Où es-tu? Que fais-tu?

Résultat de recherche d'images pour "athéna peinture"la ville d’où le peuple est absent

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La proposition envoyée avant-hier soir par le gouvernement grec aux Institutions est d’abord un aveu : elle met brutalement au jour l’absence d’une alternative concrète au maintien de la Grèce dans la zone euro, d’un «plan B» qui aurait pu (qui aurait dû) permettre de tenir tête aux créanciers et, en cas de rupture, de financer immédiatement les besoins de l’Etat, de relancer et de réorganiser la production autour des besoins réels, des besoins de la majorité sociale.

Elle révèle un gouvernement exposé (plus qu’aucun d’entre nous ne l’aurait voulu ou ne l’imaginait) au chantage financier, à l’asphyxie programmée de son économie, poussé dans ses derniers retranchements par la stratégie inflexible de la droite allemande et contraint, en l’absence de solution de repli, de demander lui-même l’application d’un nouveau plan d’austérité en échange de la fin du blocus bancaire, d’une remise de dette (encore hypothétique au moment où j’écris ces lignes) et du maintien dans l’espace de la monnaie unique ; dans une tribune publiée hier par le Guardian, Yanis Varoufakis reconnaît que le gouvernement grec, pris de court par le coup d’État financier mis en œuvre par la BCE, n’a jamais vraiment cru à la possibilité pratique d’une sortie de la monnaie unique.

Si le siège a été héroïque, la sortie ne l’est pas ; la ville assiégée, les vivres coupés, nous voilà contraints de déposer les armes: l’austérité ou rien.

La stratégie suivie par le gouvernement d’Alexis Tsipras était pourtant tout sauf maximaliste ; il s’agissait beaucoup moins d’aboutir à une hypothétique «fin de l’austérité» qu’à obliger nos «partenaires» à certains compromis: ouvrir une brèche dans le mur néo-libéral et faire bouger les lignes, en attendant septembre et sans perdre de vue que nous n’avons ni le poids de l’Espagne, ni celui de la France.
La question posée par ce revirement est moins celle de la poursuite d’une forme d’austérité que celle du respect de la démocratie et des classes populaires, qui ont porté tout le poids des mémorandums mis en œuvre depuis 2010 et se sont dans leur écrasante majorité prononcées, ce 5 juillet, en faveur du «non».

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Ces propositions signent l’échec de la stratégie européenne adoptée par Syriza dans la perspective des élections de janvier 2015 (stratégie du dialogue et de la négociation, stratégie de la bonne foi, stratégie du compromis, appel aux peuples européens, invocation des «principes démocratiques fondateurs» de l’Union) ; elles confirment qu’aucune politique en faveur du peuple ne peut être menée dans l’espace de la zone euro et que ses dirigeants, en s’efforçant de casser toute alternative de gauche, ont délibérément choisi de laisser à l’extrême-droite le terrain des classes populaires ; pour l’aristocratie financière aux commandes, le peuple ne mérite rien de mieux que le fascisme, qui n’a jamais prospéré que sur l’abandon de revendications pratiques et immédiates par les organisations du mouvement ouvrier.

Le référendum du 5 juillet apparaît donc aujourd’hui comme une arme à double tranchant. Certains éléments donnaient jusqu’alors à penser que la rupture, si rupture il y avait, ne se ferait pas sous la bannière de la sortie de l’euro mais sous celle du refus de l’austérité et de l’exigence de démocratie. En déposant de nouvelles propositions alors que le processus du référendum était déjà engagé, Alexis Tsipras semblait vouloir démontrer au peuple qu’il irait jusqu’au bout de la logique des négociations et qu’il aurait, en cas de fin de non-recevoir, tout fait pour le maintien ; que la sortie de l’euro, si elle survenait, lui aurait été imposée.

Le référendum apparaissait dans cette perspective comme la seule modalité sous laquelle cette sortie était politiquement praticable : la question du «double mandat», la contradiction de plus en plus patente entre «contestation des politiques d’austérité» et «maintien dans l’euro» ne pouvait être résolue par ce gouvernement que si la sortie n’était pas de son fait. Mais cela présupposait, même si cela allait sans dire, que cette sortie fût possible.
Il apparaît aujourd’hui, au contraire, que la possibilité de la sortie n’était pas l’implicite du mouvement du référendum et que le gouvernement grec ne gardait en réserve aucune alternative de financement pour la période transitoire qui s’ouvrirait en cas de rupture.

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Cette absence de «plan B» n’est paradoxalement pas seulement le fait de la frange centriste de Syriza. Elle caractérise aussi, de façon différente, les tenants de la rupture (Antarsya, Plateforme de Gauche) dont les interventions, depuis six mois, ont beaucoup plus consisté à développer une analyse précise des négociations en cours et, au-delà, des politiques d’austérité, qu’à dégager des solutions alternatives concrètes ― au-delà des premières mesures à prendre (contrôle des capitaux, nationalisation des banques, effacement unilatéral de la dette) et d’un «grand chantier» créateur d’emplois (le fameux «Turkish Stream»), exemplaire de l’économie dirigée et qui ne peut faire à lui seul figure d’alternative.
Si la négociation a absorbé toutes les forces du gouvernement, la critique de cette négociation a, comme en miroir, mobilisé de façon aussi exclusive son aile gauche.
Le thème de la sortie a beaucoup plus fonctionné chez ces derniers comme une fin en soi que comme un simple moyen ― que comme une étape nécessaire vers une économie sociale fondée sur l’initiative venue d’en bas plus que sur le contrôle de l’Etat (les expérimentations en ce sens n’ont pas manqué dans la Grèce de la crise de ces six dernières années). La question n’est pas tant celle de la sortie de l’euro que celle de l’autosuffisance alimentaire, de la politique énergétique, d’une production préservant les ressources naturelles au lieu de les détruire, du soutien aux formes d’autodéfense sociale apparues au cours de ces six dernières années à travers tout le territoire grec, de la vie sobre contre l’austérité.
« La gauche », apparemment, continue de redouter la question de la production comme son ombre.

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Le référendum n’apparaît plus aujourd’hui que comme la seule arme dont disposait Alexis Tsipras pour s’opposer à la tentative de coup d’Etat en cours ― une arme de dernier recours pour empêcher le renversement de son gouvernement et le retour aux affaires des mêmes : des mêmes personnalités, des mêmes partis corrompus ayant mis l’économie et la société grecques en coupe réglée au cours des quarante dernières années.
Il est frappant de constater que le discours du Premier ministre grec au Parlement européen (8 juillet) n’est pas tant dominé (comme les discours précédents) par les thèmes de l’Europe, de la démocratie et de la liberté que par ceux de la modernisation de l’administration publique et du système fiscal, de la lutte contre l’establishment grec, contre la corruption intérieure, les intérêts croisés, les cartels.

Face à l’impossibilité de rétablir à brève ou moyenne échéance un Etat social au service des plus démunis, des faibles et moyens revenus, le pari fait par Alexis Tsipras semble être celui d’une modernisation de l’appareil d’Etat passant par la rupture avec les pratiques de collusion sur lesquelles s’étaient appuyés les deux partis traditionnels, le Parti socialiste et Nouvelle Démocratie : fort du financement promis par les Institutions, qui permettrait provisoirement d’échapper à la faillite et éloignerait la perspective d’un Grexit, le gouvernement grec conserverait la haute main sur l’espace politique du centre et obtiendrait l’assentiment d’une grande partie des classes moyennes ; par opposition au bradage massif des biens publics auquel nous avons assisté depuis 2010, il espérerait parvenir à une forme d’association nouvelle, «mutuellement profitable», entre l’État et le capital.

Cette stratégie est, peu ou prou, celle du Premier ministre et de ses plus proches collaborateurs depuis les élections de janvier 2015. Le problème essentiel qui se pose aujourd’hui, après le vote massif du «non» au référendum, est qu’Alexis Tsipras semble désormais ne pouvoir parvenir à ce résultat qu’en brisant la dynamique populaire qu’il avait lui-même enclenchée et qui lui a permis de rester au pouvoir.
(Il n’est pas encore assuré, par ailleurs, que les parlements allemand et hollandais, en particulier, acceptent de voter le texte, malgré l’ampleur des concessions faites par le gouvernement, l’implication française dans la rédaction des propositions, les pressions du FMI, des USA, de la France, de l’Italie et du Conseil européen sur l’Allemagne et la peur légitime suscitée par la crise boursière en Chine ; il est en outre possible que cette absence de «plan B» finisse par conduire Alexis Tsipras à la démission.)

On ne badine pas avec la démocratie. On ne badine pas avec le peuple ― avec ce peuple qui, après avoir été si longtemps absent des négociations où son sort était discuté, s’est manifesté dimanche 5 juillet avec un courage exemplaire.
Le référendum du 5 juillet aurait dû rester dans l’histoire moderne comme un haut moment de démocratie, de courage et de maturité politique collective ; il s’est agi d’un vote de classe, ce qui signifie que ceux qui ont voté «non» sont aussi ceux qui avaient le plus à redouter, à court terme, d’une sortie de l’euro, ceux qui étaient notamment les plus exposés au risque d’une dévaluation externe brutale.
La déception sera très certainement proportionnelle au risque assumé, à l’enthousiasme qui a marqué cet événement, à l’ampleur du vote en faveur du «non» et le reflux qui s’en suivra pourrait sans paradoxe adopter les formes les moins démocratiques qui soient, celles du fascisme : l’Europe d’où le peuple est absent est peuplée de monstres.
 
 
 
Dimitris Alexakis, Athènes, samedi 11 juillet 2015



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