L’ancien président de la BCE n’a pas changé : aujourd’hui
président du centre européen de réflexion Bruegel, du club des Trente à
Washington et administrateur d’EADS, il a gardé intact son goût pour la
pédagogie, à grand renfort de graphiques, comme il le faisait quand il était
gouverneur de la Banque de France.
Renouvelant cet exercice dans lequel il excelle, ce 9 octobre,
devant l’Association des journalistes économiques et financiers, il a décrit de
façon très minutieuse ce qu’il appelle «la grande crise des pays avancés»,
depuis les premiers craquements dans le système financier à l’été 2007 jusqu’à
aujourd’hui. Le propos est pertinent: du Japon à l’endettement public colossal
jusqu’à l’Europe en passant par les Etats-Unis, tous les grands pays dits
avancés traversent une période difficile dont ils ne sont pas encore sortis, si
l’on en juge par l’émoi que provoque la simple évocation d’une réduction
progressive des mesures exceptionnelles prises par la Réserve fédérale des
Etats-Unis.
La grande déprime des pays «avancés»
Pourtant, un fait paraît étrange: pourquoi tous ces pays sont-ils ainsi en
crise ? Peut-on supposer qu’ils ont tous été mal gérés, qu’à peu près à la même
période ils ont tous eu le malheur d’avoir des dirigeants médiocres ? Ou alors
faut-il admettre que quelque chose ne va pas dans le fonctionnement de
l’économie mondiale, que la mondialisation n’est pas aussi heureuse que certains
économistes l’affirment ?
Pour Jean-Claude Trichet, à qui la question est posée, cela ne fait pas de
doute: la mondialisation est «super heureuse». La preuve ? Des centaines de
millions de gens sont sortis de la pauvreté. On voulait tirer le monde du
sous-développement ? La croissance de la Chine et d’autres pays émergents
montrent que cela a été fait.
Evidemment, constate l’ancien président de la BCE, cela change la donne
pour les pays avancés, qui ne peuvent garder leurs hauts revenus qu’en
s’ajustant à cette nouvelle réalité. Il y a du mécontentement dans tous ces
pays parce que les choses changent trop vite. Partout les gouvernements sont
contestés et, sur notre continent, ce mécontentement affecte aussi les
institutions supranationales de l’Union européenne.
Un simple problème d’adaptation?
Cette vision du monde est extrêmement intéressante, car elle très répandue
dans les milieux dirigeants. En somme, le vrai problème dont souffrent tous nos
pays, c’est le refus de la population de s’adapter au monde actuel, c’est son
refus de voir toutes les opportunités que recèle cette mondialisation «ultra
heureuse».
Les travaux de l’économiste François Bourguignon, pour ne citer que lui,
montrent sans équivoque que les inégalités entre pays se sont réduites, ce qui
est incontestablement une bonne chose, mais que dans les même temps elles se
sont creusées à l’intérieur des pays, entre ceux qui profitent des
transformations du monde et ceux qui n’en profitent pas.
Une cause maintes fois évoquée de la crise financière née aux Etats-Unis
est la stagnation du pouvoir d’achat d’une grande partie de la population,
stagnation qui a été compensée pour maintenir le niveau de dépenses par un
recours excessif à l’endettement.
Peut-on sérieusement reprocher à la population de ne pas adhérer à des
transformations dont elle ne bénéficie pas ? Si l’on nie qu’il existe un
problème, alors on fait le jeu des populistes et des nationalistes auxquels on
reproche par ailleurs – et avec raison— de ne proposer que de fausses solutions,
dont le repli sur soi.
Un débat qui va au-delà de l’économie
Par ailleurs, comme le dit Trichet, il existe certainement une partie de
la population qui trouve que les choses bougent trop vite et qui se demande s’il
est bien nécessaire de changer de smartphone tous les six mois. Sans doute
est-ce regrettable du point de vue des économistes, mais cela pose un vrai
problème politique : comment diriger des pays dont une partie de la population
n’adhère pas à un projet de société qui s’impose à elle ? Et cette partie-là
n’a-t-elle pas l’impression d’être négligée ?
Ce serait merveilleux si, comme Jean-Claude Trichet le pense sincèrement,
la mondialisation était «ultra heureuse». Malheureusement la réalité est un peu
moins simple et la question n’est pas seulement de savoir ce que vont faire les
banques centrales dans les prochains mois ou quelles mesures techniques vont
prendre les gouvernements.
La crispation de la droite américaine ou la montée des partis plus que
conservateurs en Europe (les Français ne sont pas les seuls à douter de la
beauté des changements qu’on leur propose) le montrent à l’évidence: le malaise
est profond. Le retour de la croissance et la baisse du chômage pourraient
certes apaiser les tensions, mais ce qui en jeu actuellement n’est pas
seulement du ressort des techniciens de l’économie.
Gérard Horny