vendredi 3 juillet 2009

Mon CPE




C’est au début de l’adolescence que l’enfant prend conscience des difficultés de ses parents. Il « comprend » le manque d’argent, le travail incertain.
Aussi nourri d’ « histoires » soit par le texte, soit par l’image, dans lesquelles les enfants « sauvent » les situations, il désire venir en aide à sa famille. Or, dans une école, il est impuissant; alors il veut en sortir, gagner sa vie et celle de sa famille; il faut quitter cette école et rentrer dans la vie active.
Ce désir, cette illusion, m’avaient conduits à abandonner mes chers manuels d’histoire et de « français par les lettres » avant l’âge de quinze ans .
Je suis devenue apprentie coiffeuse. La profession n’y gagna qu’une honnête artisane, insatisfaite de son état et du milieu dans lequel elle devait évoluer. J’ avait toujours envie d’autre chose,de « mieux », J’étais mal dans ma peau. J’en ai changé; j’ai quitté les salons pour les coulisses des théâtres,du cinéma, des studios de photos, j’ai mannequiné un peu, je suis est allée dans des maisons de couture, dans le commerce de luxe. Je n’ai échoué en rien, ni non plus réussi. J’ ai vécu, pas mal, mais sans satisfaction réelle.
Et puis, un jour, la quarantaine largement dépassée, mon boulot m’a lâché Je n’étais pas la seule, ce n’était pas une catastrophe: mon mari pouvait me faire vivre, aussi n’ai-je connu que peu de temps l’ANPE, les ASSEDIC et autres galères des gens sans diplômes à qui on ne propose rien de passionnant.
Une maison de campagne que nou avions est devenue résidence principale: je ne travaillais plus, il fallait réduire les frais.
Trop habituée à la vie active, je ne me suis pas contentée longtemps du jardin, des confitures et des animaux à soigner.
La commune n’avait pas de bibliothèque ; imaginant que c’était simple, j’ai proposé d’en créer une, par chance au moment même où madame le maire venait de lancer l’idée et faisait appel à bénévoles. Il y a maintenant vingt ans de cela. J’ ai suivi avec intérêt et assiduité toutes les formations offertes aux bénévoles par la BDP de mon département. Car bibliothécaire est un métier et j’ ai dû l’apprendre;j’ ai aussi appris à conter, à lire à voix haute. Ce second apprentissage, contrairement au premier ne m’a jamais lassée.
Si les adultes ne se précipitent pas dans la petite bibliothèque du village, les enfants de l’école, en revanche, l’aiment beaucoup. Deux fois par semaine,ils viennent changer leurs livres, écouter des histoires. Mes rapports avec les enseignants sont excellents; ils m’invitent souvent à accompagner les enfants lors de sorties: cinéma, théâtre, marches en plein air, voyage de fin d’année. Ils ont obtenu pour elle l’agrément de l’Académie.
J’ écris des contes aussi, et depuis vingt ans, n’ai plus jamais eu envie de changer de peau. Cependant je ne peux s’empêcher de regretter le temps perdu. En 1959, quand on quittait l’école, on ne pouvait plus y retourner. S’il y avait eu en ce temps que les moins de vingt ans… etc.. les psychologues, orienteurs de tous poils dont on dispose actuellement, j’aurais pu exercer la profession pour laquelle j’ étais faite.
Les évènements violents de l’avant- dernier automne et le tollé qu’a suscité l’idée d’un apprentissage à 14 ans, aussi bien d’ailleurs des professionnels qui ne semblent pas vouloir s’ « encombrer » de gamins improductifs, tant il est vrai qu’un apprenti, je l’ai été, j’ en ai eu, n’est pas forcément aisé à gérer.
Pourquoi donc ne pas laisser ces gamins faire quelques pas dans la vie active? Ceux qui s’y trouvent bien y resteront; les autres retourneront à l’école, soulagés peut-être, enrichis certainement de quelques expériences.
Et pourquoi pas aussi, puisque le service militaire est grâce à Dieu, aboli, un service civil ou professionnel, ouvert aux garçons comme aux filles, qui serait une coupure bienvenue entre la fin d’une scolarité devenue pesante et le début d’études parfois longues et angoissantes.
Un jeune, à 14 ans, ne sait ni qui il est, ni qui il sera; laissons le se découvrir en ne lui imposant pas de choix trop lourds.

J’ai écrit ce texte en 2006, l’année du CPE. Mais ce qui n’y est pas, ce sont les regards incrédules, les moues dubitatives, de ceux qu’étonnent un peu de culture, égarée chez un ancienne coiffeuse.
« Tu sais cela, toi? ». Ma réponse est : « Quand j’ai quitté l’école, je savais lire . Et depuis j’ai continué! »
Ce que ne font pas toujours certains diplômés.
Et cette réflexion d’une amie, devant qui je m’émerveillais de la beauté de la salle de lecture de la Bibliothèque Nationale, sise alors rue Richelieu.
« Comment as-tu fait pour y rentrer? Tu n’as pas ton bac! »
Réponse de votre servante: « Par la porte , comme tout le monde! »

2 commentaires:

anne des ocreries a dit…

Pomme, vous me plaisez ; merci de vous être partagée un peu avec nous.

Carole a dit…

Merci pour ce témoignage Pomme, qui me touche beaucoup, pour plein de raisons. C'est vrai qu'il faudrait pouvoir créer des ponts, des aller et retour possible entre l'école, les études et la vie active. Les mondes sont trop fermés les uns aux autres, et les destins souvent se figent dans une direction alors que la vie est tellement vaste et tellement riche de possibilités et d'ouvertures. Une chose est sûr, s'il y a quelque chose à apprendre : c'est de savoir saisir les occasions...