mercredi 29 mai 2013

Ces Messieurs de Saint-Bonnet (fin)

Or donc, Saint-Bonnet était prisonnier, enchaîné, on l’avait vu les menottes aux poignets et pourtant, redouté des uns et aimé des autres, on ne trouvait personne qui voulut témoigner contre lui. Alors le bruit se répandit qu’il refuserait la liberté tant qu’il ne serait pas pleinement justifié ; puis on sut d’autre part qu’on avait payé le déplacement des quelques rares personnes qui, ayant appris son incarcération avait osé déposer contre lui. Ces rumeurs et quelques avis placardés dans les paroisses délièrent les langues ; surtout les mauvaises !
Monsieur de La Palissonnière, avait envoyé à Chartres l’intendant criminel d’Orléans qui reçut les dépositions récoltées par les curés. L’intendant fit savoir par huissier à tous les témoins qu’ils allaient devoir se présenter à la Tour de Chartres pour être confrontés devant lui à l’accusé. Ce fut un beau désordre ; sur les deux cent témoins convoqués, certains persistaient à charger le prisonnier, mais d’autres l’innocentaient ; certains avaient vu, d’autres n’avaient qu’ouï dire. Mais hélas, l’affaire était entendue d’avance. Noël approchait ; alors que le détenu s’apprêtait à entendre la messe de minuit, les archers firent irruption dans son cachot, le saisirent, le ligotèrent sur un cheval pour le conduire à Orléans où il fut mis en cellule.
Bien que prisonnier, on continuait à le redouter ; il avait des amis et on craignait un complot pour le délivrer. Son procès fut bientôt terminé. Condamné à avoir la tête tranchée et exposée à Chartres sur la porte Guillaume, le jour de l’exécution fut fixé au 25 janvier 1666, jour de la Conversion de saint Paul, comme l’annonçaient ces quatre vers :
Le jour de la Conversion de saint Paul,
Saint-Bonnet présenta son col,
Etant monté sur l’échafaud,
Livra sa tête à trois bourreaux.
Car il en fallut trois, tant Saint-Bonnet était encore redouté, tant on craignait toujours un coup de force. A plus de cinquante lieues à la ronde, on parlait du procès et de la condamnation de cet homme qui comptait encore des amis.
Le jour de l’exécution, la garnison d’Orléans était sous les armes ; les portes de la ville étaient fermées et gardées. On fit monter  sur une charrette le condamné, accompagné de deux bons pères. En passant devant l’église Sainte-Catherine, il demanda un arrêt et alla s’agenouiller sur le parvis. Enfin, parvenu à la place où était dressé l’échafaud, il y monta hardiment en saluant l’assistance ; il y avait là, dit la chronique, plus de dix mille personnes. Il refusa d’avoir les yeux bandés et se mit à genoux devant le billot. 
On avait fait venir le bourreau de Paris, celui d’Orléans et celui de Chartres. Trois bourreaux pour un seul condamné… L’un lui lia les mains et les jambes, un autre lui coupa les cheveux et fit signe au troisième qui s’approcha le coutelas à la main pour faire son devoir. Saint-Bonnet, si intrépide qu’il fût,  eut néanmoins un réflexe de frayeur qui fit dévier le coup ; l’exécuteur lui coupa la moitié du menton. Saint-Bonnet sous la douleur tenta de se relever et rompit les cordes qui lui liaient les jambes. Il s’en fallut de peu qu’il ne tombât de l’échafaud ; un des bourreaux le rattrapa par une jambe et le remit en place ; l’autre l’empoigna par les cheveux tandis que le troisième achevait de lui trancher le cou. Cette boucherie terminée, le bourreau de Chartres prit la tête, la mit dans un sac pour la rapporter dans sa ville. Au bout d’une pique, la tête du malheureux Saint-Bonnet fut plantée à la tour Guillaume où elle resta pourrir deux ans, avant de tomber dans les fossés de la ville.

Ainsi périt Monsieur de Saint-Bonnet l’aîné, le dernier de ses frères, les plus nobles, les plus estimés gentilshommes d’un pays où l’on se souvenait encore de leur grand-père, Grand Ecuyer de France, tué à la bataille de Dreux. On pouvait voir encore à cette époque son effigie dans la chapelle Saint-Crépin en l’église Saint-Pierre de Dreux.
Le corps de Monsieur de Saint-Bonnet fut inhumé en l’église Saint-Paul à Orléans en présence de toute la noblesse de la ville.
Longtemps après ces évènements on regrettait l’infortuné gentilhomme dont on continuait à louer  la vaillance et l’adresse. Sa renommée dépassait la province et on disait de lui qu’il était la meilleure épée de France. Et la légende nous est parvenue d’un homme dont aucun adversaire n’était venu à bout, bon cavalier, adroit aux armes, généreux et à qui  la grâce fut donnée de mourir en bon chrétien.


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