mardi 20 mai 2014

Le Nonon



De même qu’on ne saura probablement jamais  pour quel haut fait not’ Henriette était devenue « l’ Henriette » , une Henriette communale en quelque sorte, on ignorera pourquoi son époux, le Louis, le Nonon, ne pouvait pas se raser.
Enfin si ! Il ne pouvait pas parce que son bras droit lui refusait ce service. La Tante, qui suppléait au membre déficient, avait marmonné sur mes interrogations qu’il avait été « blessé à la guerre » et refermé sans réplique ma boîte à questions.
La guerre, c’était la grande, celle de 14-18. Notre famille lorraine ne racontait guère ses mémoires et donc, j’avais juste appris que le soldat Louis Vauthier en garnison à Nancy, y avait rencontré Henriette Germain, « demoiselle de magasin », aux « Réunis » de la rue Saint-Jean. Ils se sont aimés, épousés et Henriette avait quitté la ville pour devenir fermière à Froidefontaine, Territoire de Belfort. Elle laissait à Nancy une mère ulcérée par ce manque d’ambition..
Il faut dire qu’Apolline Germain, plus connue de moi-même en tant que Mémère Poline, avait bataillé durement pour élever ses deux filles, Henriette et Louise . Dirait-on pas là le nom des « Deux Orphelines » ? D’ailleurs, orphelines elles l’étaient puisque leur père mineur à Marbache était resté au fond de la mine. Apolline avait gagné le pain de ses trois enfants- car il y avait  un Henry dont nous reparlerons peut-être un jour- en faisant des lessives. Elle cassait, disait la geste familiale,  la glace quand le lavoir était gelé. C’est dire si d’avoir fait de ses filles des vendeuses aux Magasins Réunis était un avancement social dont l’aboutissement aurait été la rencontre d’un beau parti. Situation qui échut à Louise qui finalement s’en trouva moins bien que sa sœur.
Car Louis était paysan, mais il avait « du bien » et s’il fallait à Froidefontaine se lever tôt en toutes saisons, on n’y eut, même en temps de guerre, jamais faim. Les gens de ce pays proche de la Suisse vivaient double labeur. Hommes et femmes quand ils avaient fini leur journées aux usines de Montbéliard ou de Sochaux, prenaient selon la saison la charrue, la faux ou le râteau et redevenaient paysans. Pas agriculteurs : paysans ! et fiers de l’être. Les terres en petits parcelles se prêtaient mal à la mécanisation et j’ai le souvenir de moissons où l’on se groupait à plusieurs familles : on fauchera demain chez les Vauthier et jeudi chez les Lovithon. Il est temps d’aller « sur la Preusse », mais le champ d’Aclair peut attendre. Nous, les enfants, portions les paniers de casse-croûte et aussi nous aidions avec des râteaux faits à notre taille. Nous jouions à faire « comme les grands » !
Une grande joie était de me lever avant le soleil, de m’assoir sur les marches de l’escalier des chambres et d’attendre… attendre que la tante se lève, fasse chauffer le café. Ensuite, le Nonon arrivait tout habillé ; on s’exclamait de me voir levée si tôt, mais pour rien au monde je n’aurais raté la sortie de la charrette, l’attelage du Coco (un cheval d’officier !), et le départ dans le petit matin froid que le soleil levant réchauffait progressivement. On allait « faire de l’herbe »… de l’herbe odorante, encore mouillée de rosée, que j’étalais sur la charrette pour qu’elle « ressuie » ; c’était mon job !
Un grand sujet d’émerveillement était la faculté qu’avait le Nonon d’entamer une conversation avec un interlocuteur invisible, sans autrement élever la voix. Il saluait un improbable Milot et discutait avec lui des affaires du jour. Lui seul entendait les réponses et il fallait attendre le haut de la côte ou le prochain virage pour voir apparaître, casquette de travers et clope au bec ce miraculeux Milot. Comment le Nonon pouvait-il deviner qu’il croiserait notre route. Probablement passait-il là régulièrement ou bien ils en avaient parlé la veille… n’empêche, le Nonon avait l’ouïe fine !
Le Nonon était malicieux aussi ; il aimait faire enrager les belles qu’elles le soient ou non et quel que soit leur âge. Il réclamait ou volait un bisou (sur le joue, hein ! l’Henriette n’était jamais bien loin…) ou bien pinçait une fesse. L’intéressée,  c’était l’usage, se vengeait à coups de torchon ; elle était fâchée ! Ce qui donnait au Nonon l’occasion de lui passer le bras (le gauche, celui qui bougeait) autour de l’épaule pour la réconciliation : « Alors, Louise (ou Marie, ou Jeanne, ou Mélina) on s’rraîîme, les deux !! »
Le Nonon et l’Henriette sont partis avec le Coco et les vaches,  le paysage a bien changé, des zones commerciales ont poussé sur et sous la Preusse et sur le champ d’Aclair, mais la maison est toujours là… la porte va s’ouvrir sur le long corridor ; au bout il y a la cuisine avec à gauche la porte ouverte sur l’étable. L’Henriette fait « du gâteau » (des tartes) tout en discutant avec le Nonon qui trait ses vaches assis sur un trépied.


1 commentaire:

LOU a dit…

Comme tu sais bien raconter des histoires, des belles histoires.