mardi 10 mars 2015

Lire et relire

LE LYS DE BROOKLYN (extrait)


Il était deux heures. La bibliothécaire devait être rentrée, après son déjeuner. Goûtant d’avance le plaisir qu’elle se promettait d’une prochaine lecture, Francie rebroussa chemin et s’en alla vers la Bibliothèque.
La Bibliothèque se trouvait dans un petit bâtiment ancien et sordide ; mais Francie le trouvait magnifique. Ce qu’elle éprouvait pour la Bibliothèque ressemblait un peu à ce qu’elle éprouvait à l’église. Elle poussa la porte et entra. Oh ! Qu’elle aimait l’odeur du lieu, mélange de vieilles reliures, de cuir, de colle et de tampons encreurs ! Elle la préférait peut-être à celle de l’encens qu’on brûlait à la grand-messe.
Elle croyait que tous les livres de la terre se trouvaient ici réunis et elle avait formé le projet de lire tous les livres. Elle lisait à la cadence d’un volume par jour, en suivant l’ordre alphabétique, et sans sauter les moins intéressants. Elle se rappelait que le premier auteur qu’elle eut jamais lu s’appelait Abbott. Il y avait longtemps déjà qu’elle lisait un livre par jour, et elle n’en était encore que dans les B. Elle avait déjà lu des ouvrages traitant des bêtes et des buffles, de vacances aux îles Bermudes, et d’architecture byzantine. Quel que fût son enthousiasme de néophyte, elle était forcée de convenir que certains B lui avaient paru bien arides ; mais Francie était une vraie lectrice ; elle lisait tout ce qui lui tombait sous la main : des niaiseries, des œuvres classiques, les indicateurs de chemin de fer, les prix courants de l’épicier. Certaines de ces lectures l’avaient littéralement émerveillée ; Louisa Alcott, par exemple. Elle projetait de relire une seconde fois tous les livres, quand elle serait arrivée à la lettre Z.
Le samedi n’étant pas un jour comme les autres, Francie se régalait, ce jour-là, à lire un livre pris en dehors de l’ordre alphabétique. Elle priait la bibliothécaire de lui en recommander un.
Quand elle fut entrée et qu’elle eut refermé sans bruit la porte derrière elle, comme il convient de faire dans un tel lieu, elle jeta un coup d’œil sur le petit pot d’un brun mordoré placé tout au bout du pupitre de la préposée. Le petit pot renseignait toujours sur la saison : en automne, il contenait des brindilles de douce-amère ; et à Noël, c’était du houx. Même quand il y avait encore de la neige, Francie savait que le printemps allait venir quand elle voyait dans le petit pot des chatons de saule. (Francie vit à Brooklyn et la seule verdure qu’elle peut voir est un arbre qui pousse tant bien que mal entre les pavés de la cour de son immeuble). Qu’y avait-il dans le petit pot, ce samedi de l’été 1912 ? Pour se faire une surprise, Francie ne leva les yeux que très lentement, le long des tiges vertes des feuilles rondes, et elle vit… des capucines ! Rouges, jaunes, dorées, même des blanches. Spectacle si merveilleux qu’elle en eut presque mal entre les deux yeux. Une chose dont on garde le souvenir sa vie entière.
Elle se dit sur le champ : « Quand je serai grande, j’aurai un bol brun comme celui-là, et, en août, pendant les chaleurs, j’y ferai tremper plein de capucines ! »
Elle avait mis sa main sur le bord du bureau poli ; elle en aimait le doux contact ; elle regardait la belle rangée de crayons fraîchement taillés, le carré vert du buvard propre, le pot ventru plein de colle de pâte, le tas bien équarri des fiches, les livres récemment rentré qui attendaient d’être remis dans les rayons. Le crayon spécial, objet remarquable qui portait un petit tampon dateur, était placé à part, près du bord du buvard.
« Oui. Quand je serai grande, que j’aurai un chez-moi, je n’y mettrai ni chaises de peluche, ni rideaux de dentelles, rien de tout ça ! Pas de ficus non plus avec ses feuilles en caoutchouc verni ! Mais un pupitre comme celui-ci, dans mon salon, des murs tout blancs, un buvard vert, changé tous les samedis soir, une rangée de crayons jaunes bien luisants, toujours taillés, prêts à écrire, et un bol mordoré avec une fleur, ou bien quelques feuilles, ou bien des baies rouges. Et des livres, des livres, des tas de livres !… »
Elle choisit son livre pour le dimanche ; elle ne savait lequel , mais il était d’un certain Brown. Francie se disait qu’il y avait des mois qu’elle lisait des livres écrits par des auteurs appelés Brown. Quand elle pensait en avoir fini avec ce nom là, elle découvrait que le rayon suivant débutait encore par des Brown. Après Brown, ce serait Browning. Francie s’impatientait un peu; elle avait hâte d’en arriver aux C, où il y avait un livre de Marie Corelli dans lequel elle avait jeté un coup d’œil et qui lui avait paru palpitant. Y arriverait-elle jamais ? Peut-être ferait-elle bien de s’imposer de lire deux volumes par jour.
Il y avait longtemps qu’elle se tenait debout devant le bureau quand la bibliothécaire daigna s’apercevoir de sa présence et s’occuper d’elle. La dame lui fit « oui ? » d’un air désagréable :
« Je voudrais celui-ci, s’il vous plaît ! »
Francie poussa le livre devant elle, ouvert à la dernière page, la petite carte déjà tirée de sa pochette. Les bibliothécaires avaient habitué les enfants à présenter leurs livres de cette façon-là. Ce la leur épargnait d’ouvrir chaque jour des centaines de livres, de retirer d’autant de pochettes des centaines de petits cartons.
La dame prit la fiche du livre, y mit le cachet, la glissa dans la fente aménagée dans le couvercle du pupitre. Puis elle tamponna la carte de Francie et la lui tendit. Francie la prit, mais demeura là, immobile.
« Oui ? fit encore la dame sans prendre la peine de lever les yeux.
-Pourriez-vous recommander un bon livre pour une petite fille ?
-Quel âge ?
-Onze ans. »
Francie posait chaque semaine la même question, et chaque fois la bibliothécaire lui disait la même chose. Un nom sur une carte, cela n’avait aucun sens pour la dame, et, comme elle ne levait jamais les yeux sur un visage d’enfant, elle n’en était jamais arrivée à connaître la petite fille qui choisissait un livre par jour, et deux le samedi. Un sourire eut été pour Francie une grande faveur. Quelques mots aimables l’eussent rendue bien heureuse. Elle aimait la Bibliothèque ; elle eut voulu adorer la dame qui la dirigeait. Mais la dame avait d’autres soucis. D’ailleurs, elle détestait les enfants.
Francie tremblait d’appréhension à la voir glisser le bras sous son pupitre. Dès que le livre cherché apparut elle déchiffra le titre : Si j’étais roi, par Mac Carthy. Titre merveilleux ! La semaine dernière, elle avait eu Beverly of Graustark, et le même aussi, deux semaines plus tôt. Le Mac Carthy, elle ne l’avait encore eu que deux fois. La bibliothécaire ne cessait de recommander ces deux livres-là. Peut-être étaient-ce les deux seuls qu’elle eut jamais lus. Ou bien figuraient-ils sur une liste spécialement recommandée ? A moins que la dame eut vraiment découvert qu’ils étaient lecture de tout repos pour une fillette de onze ans.
Ses livres bien serrés contre elle, Francie se hâta de rentrer, résistant à la tentation de s’asseoir sur le premier perron rencontré et d’y commencer sa lecture.
Elle arriva enfin. L’instant était venu, le merveilleux instant qu’elle avait impatiemment attendu toute la semaine : l’heure de s’asseoir sur l’escalier de secours. Elle étendit d’abord un bout de tapis sur le palier de fer, alla chercher l’oreiller sur son lit, l’appuya contre les barreaux. Par bonheur, il y avait de la glace dans la glacière ; elle en brisa un petit bout, le mit dans un verre d’eau. Les gaufrettes à la menthe achetées à l’Uniprix furent mises dans un petit bol, tout fêlé, mais d’un si beau bleu ! Francie rangea le verre, le bol et son livre sur l’appui de la fenêtre, sortit et gagna l’échelle de fer. Une fois là, elle était dans l’arbre, elle habitait pour ainsi dire dans un arbre. Personne, dessus, dessous ou en face, ne pouvait plus la voir. Mais elle, à travers les feuilles, elle voyait tout ce qui se passait…..
….Francie, donc, humait l’air chauffé, observait les ombres dansantes, mangeait ses bonbons, supait une gorgée d’eau glacée ; tout cela, sans cesser de lire :
O mon amour, si j’étais roi…
L’histoire de François Villon était plus belle à chaque lecture. Parfois, Francie se faisait du souci, craignant que le livre se trouva perdu à la Bibliothèque, et qu’elle ne pût plus jamais le relire. Un jour, elle avait entrepris de le copier de sa main, sur un petit carnet de deux sous. Elle désirait tellement avoir un livre à elle qu’elle se disait qu’en copier un calmerait son envie. Mais les pages écrites au crayon ne ressemblaient pas à celles du livre ; elles n’avaient pas non plus la même odeur ; Francie avait abandonné. Pour se consoler, elle avait fait vœu, quand elle serait grande, de travailler beaucoup, d’épargner de l’argent et de s’acheter tous les livres qu’elle aimait.
Tandis qu’elle lisait ainsi dans l’arbre, en paix avec le monde, heureuse comme peut l’être une petite fille nantie d’un beau livre, d’une provision de bonbons, et solitaire, l’ombre du feuillage tournait lentement autour d’elle ; l’après-midi s’écoulait…..

Betty SMITH Le lys de Brooklyn

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