mercredi 12 août 2009

La rançon de Mack- O'Henry (3)



Juste à ce moment là passe une jeune femme sur le trottoir ; et je vois Mack qui change de couleur, et s’met la bouche en cul de poule, et qui lève son gibus en souriant et qui s’plie en deux ; et l’autre sourit à son tour, s’incline et s’en va.
« Ton cas, dis-je, est désespéré, si tu as attrapé la féminite à ton âge. Et moi qui te croyais vacciné ! Et des souliers vernis ! Tout ça en deux mois de temps !
- Je vais agglutiner ce soir, dit Mack avec une sorte de minauderie, cette jeune fille dans les sacrés liens du mariage.
- J’ai oublié quelque chose à la poste », dis-je en m’éloignant rapidement.
Cent mètres plus loin je rattrape la jeune créature. Je lève mon chapeau et je me présente. Dix-neuf ans qu’elle paraît, et jeune pour son âge. Elle rougit et me jette un regard glacial, comme si j’étais la neige dans la scène tragique des Deux orphelines.
« Paraît qu’vous allez vous marier ce soir ? que j’dis.
-Exact, qu’elle fait. Vous avez des objections à formuler ?
- Ecoutez, beauté… que j’commence.
-Mon nom est Miss Rebosa Redd, dit-elle d’un air outragé.
-Je l’savais, que j’dis. Eh bien, Rebosa, je suis assez vieux pour avoir du de l’argent à votre père. Et ce vieux ptomaïniaque spécieux, redingoté, nauséeux et gibusé qui se pavane goulûment comme un irrémédiable dindon en souliers vernis, est mon meilleur ami. Pourquoi diable êtes-vous allée l’emmancher dans cette histoire de mariage ?
-Mais, répond Miss Rebosa, c’est la seule chance que j’avais…
-Sans blague ! dis-je en jetant un regard d’admiration apitoyée sur son teint et le style de sa physionomie. Avec cette beauté-là, vous pourriez dégoter n’importe quel mâle. Ecoutez, Rebosa. Le vieux Mack n’est pas l’homme qu’il vous faut. Il avait vingt-deux ans quand vous êtes venue au monde. C’t’espèce de floraison qu’il exhibe ne va pas durer. Il est tout éventé de vieillesse, de ruine et de crépitude. C’est un cas de démon de midi. Le vieux Mack a laissé passer son numéro quand il était jeune ; et maintenant il fait un procès à la nature pour réclamer l’intérêt de la lettre de crédit qu’il a reçue de Cupidon au lieu de se faire payer comptant. Rebosa, tenez-vous à, la perpétration de ce mariage ?
-Mais bien sûr ! dit Rebosa, en accompagnant ces mots d’une oscillation énergique des renoncules de son chapeau. Et il y en a un autre qui y tient aussi, j’vous promets.
-A quelle heure doit se passer le forfait ? demandé-je.
-A six heures, qu’elle dit. »

1 commentaire:

anne des ocreries a dit…

nan, vrai, c'est jubilatoire, une écriture pareille !