lundi 11 octobre 2010

34 centimes d'euro la minute



daté du 10 octobre 2010

Après Guy Debord qui, en visionnaire discret, a très tôt révélé les mécanismes de la " société du spectacle " telle que nous la subissons aujourd'hui dans ses travers, ses extravagances et par-dessus tout sa superbe vulgarité, Raffaele Simone, linguiste italien, élargit le cadre tout en le scrutant avec la loupe de l'évidence lucide dans Le Monstre doux. L'Occident vire-t-il à droite ? (Gallimard, 180 pages, 17,50 euros). 

Mais déjà en 1834, Alexis de Tocqueville nous prévenait : " Si le despotisme venait à s'établir chez les nations démocratiques de nos jours, (...) il serait plus étendu et plus doux, et il dégraderait les hommes sans les tourmenter. "

Nous sommes devenus des citoyens abîmés, des clients abreuvés d'images dont le but ultime est de supprimer avec allégresse et consentement notre être libre, nous retirer le statut d'individu en tant qu'entité singulière. 

Le système démocratique fonctionne comme une musique d'ascenseur faite pour endormir et faire tout accepter. Et ça marche ! 

Une panne informatique gèle toute communication. Une erreur judiciaire écrabouille l'individu dans un engrenage dont il sortira en lambeaux. Parfois, il suffit d'un petit tracas technique pour se rendre compte que l'être est en train de perdre son essence et qu'il ne se trouve plus face à un être de chair avec qui parler, négocier et même bavarder, mais face à un semblant d'être qui répond avec une politesse préfabriquée qui devrait vous mettre en confiance.

Celui qui a inventé le téléphone à touches et la voix artificielle est un génie, enfin quelqu'un qui a poussé la déshumanisation des relations entre les citoyens au plus haut niveau de mépris. 
Car celui qui vous répond après avoir laissé tourner le compteur du téléphone à 34 centimes d'euro la minute le temps que cela rapporte assez à la société où il travaille se présente à vous en ces termes " Daniel, à votre service "

D'abord il ne s'appelle pas Daniel mais Karim ou Abderrazak. Il est dans une cabine en Tunisie, au Maroc ou dans un pays lointain. Il est " gentil ", mais se révèle vite incompétent, et vous oriente vers un autre service, souvent appelé " assistance technique ". 
Là, vous refaites le numéro 08... et vous attendez en vous imposant une musique exécrable ponctuée par une voix qui vous répète " Nous vous remercions de patienter quelques instants, un conseiller va prendre votre appel ". Vous attendez. Le compteur tourne. Vous calculez que la société est en train de vous prendre de l'argent avec votre consentement. Et soudain, la même voix féminine vous prévient : " Vu le nombre d'appels, nous ne pouvons pas vous répondre actuellement ; nous vous invitons à renouveler votre appel ultérieurement. " 

Mais il arrive aussi que Daniel ou Nathalie vous donne des ordres. Faites ce numéro, faites cet autre, introduisez votre identifiant, puis votre code, je vais avoir accès à votre dossier, merci de patienter, et voilà qu'on vous demande (pour la énième fois), de vous adresser au " service assistance technique " où " une cellule " est en mesure d'accéder à votre dossier. Ah, le cher, très cher Service technique. C'est le sésame, c'est Georges ou Lucienne, c'est quelqu'un qui existe peut-être et qui résoudra votre problème.
C'est le paradis. La " voix " royale pour la liberté. 
Mais pour cela, " vu le nombre important de demandes ", vous êtes obligé d'attendre " entre dix et vingt et un jours "

Passé ce délai, ne recevant rien, vous rappelez Georges ou Lucienne, et là, catastrophe, c'est Philippe ou Marie qui vous répond. Ils ne sont au courant de rien. Il faut repartir de zéro et, armé ou non de patience, vous avez envie de hurler, d'appeler la police, la gendarmerie, le préfet, le maire, le ministre... 

Bref, vous venez de découvrir à l'occasion d'un problème de connexion que vous êtes un dossier muni d'un RIB, et vous n'avez aucun moyen de vous défendre, aucune possibilité de vous trouver en face d'une personne et de lui parler, à moins de faire partie de " la VIP-society " qui a droit à un traitement de faveur.

Ce qui se produit avec les sociétés de la téléphonie et d'Internet est en fait la quintessence de la société           " monstrueusement douce " que nous préparent des politiques sans âme, sans sincérité, devenus les jouets de la société du spectacle. 
Et qui sont inaccessibles, du simple fait qu'ils sont eux-mêmes les pantins d'un système où la vieille bureaucratie dont on se plaignait est devenue un monstre invisible, interchangeable, où d'un côté le citoyen est démuni, et de l'autre des petits malins de la finance ont mis au point une machine à sous qui rapporte à chaque fois que vous êtes en difficulté. 
A raison de 34 centimes la minute, multipliés par des milliers de clients mécontents par jour, multipliés par un temps assez long, l'opérateur n'a même plus besoin de travailler, il suffit qu'il installe un centre d'appels délocalisé dans un pays où la journée de travail est payée quelques euros, et voilà la boucle bouclée.

Tout cela est légal. Les contrats ont été signés. Les gens se plaignent, mais sont impuissants. 

Telle est l'époque. On s'y fait ou on se tait. Nous voilà devenus des individus avec un peu moins de liberté chaque jour qui passe. 

Tout a été calculé, prévu au moindre détail par des technocrates, pour que le citoyen soit dépouillé en toute légalité et qu'il ferme sa gueule, car au bout du fil il a un malheureux étudiant qui se fait appeler David ou Kevin pour le rassurer et faire fonctionner la machine à sous.

Pendant ce temps-là, la médiocrité généralisée et la vulgarité de certains amuseurs publics se répandent et occupent notre part de cerveau encore disponible. Et nous sommes consentants !

Tahar Ben Jelloun


Ecrivain et poète, Tahar Ben Jelloun est membre
de l'Académie Goncourt depuis 2008. Il a reçu le prix
Goncourt pour " La Nuit sacrée " (Points Seuil) en 1987.
Il a publié " Le Racisme expliqué à ma fille " (Seuil, 1997).
Dernier livre paru, "Au pays ", chez Gallimard (2009).

1 commentaire:

anne des ocreries a dit…

Drôlement intéressant, cet article ; il faut quand même que quelques pervers diaboliques se soient croisés, pour qu'on en soit arrivé là...et que faire ??