lundi 5 mars 2012

Offert par Claude


Dans les permanences d'élus, la détresse sociale des "invisibles"

Depuis quelques années et plus encore ces derniers mois, avec la crise qui redouble, les élus locaux sont sollicités par une population qu'ils n'avaient pas l'habitude de rencontrer dans leurs permanences. De plus en plus de jeunes, de travailleurs pauvres, de femmes seules, mais aussi de cadres, ou bien encore des retraités, viennent demander de l'aide dans les mairies et les conseils généraux.
Certes, la crise n'est pas nouvelle. "Les gens subissent la hausse du chômage depuis plusieurs années", rappelle Pierre Cohen, maire (PS) de Toulouse. Et toutes les catégories sociales ne sont pas touchées. Dans la Ville rose, "les cadres de l'aéronautique sont relativement épargnés", remarque le député de la Haute-Garonne.
Mais ceux qui, jusqu'ici, se sentaient à l'abri redoutent d'être exclus, tandis que les plus démunis ont de moins en moins l'espoir de s'en sortir. Du coup, les élus sont confrontés à la "désespérance" des uns, disent-ils, et au "pessimisme" des autres. Aujourd'hui, "en plus des populations très précaires, ceux qu'on voit dans nos permanences, ce sont les petites classes moyennes, cette France des invisibles, ces modestes "plus"", qui ne venaient guère, jusqu'ici, aux guichets des services sociaux, raconte Marie-Françoise Pérol-Dumont, présidente (PS) du conseil général de la Haute-Vienne.
A force, les élus voient leur rôle évoluer. Ils se définissent eux-mêmes comme des "protecteurs", comme "le dernier bouclier social", mais aussi comme des "intercesseurs", et ils se découvrent un rôle de "soutien moral".
"Quand je reçois les gens, ici, je ne sais jamais dans quel état psychologique je vais en sortir", dit Jérôme Guedj, 40 ans, qui tient pourtant des permanences depuis quatorze ans. "La dureté des situations est de plus en plus grande !" confie ce socialiste, président du conseil général de l'Essonne.
Entre la boucherie et le coiffeur, une affiche de François Hollande signale la permanence de M. Guedj au milieu du centre commercial de Massy. Ce jour-là, il bruine sur les hautes barres d'immeubles alentour. Chantal Duditlieux franchit la porte du local pour la première fois. "On n'a jamais rien demandé, aucune aide à qui que ce soit. Mais on se décourage", explique cette habitante de 63 ans. A côté d'elle, son fils Benjamin, 28 ans, cherche un emploi depuis la fin de ses études de droit. Hébergé par sa mère, il vit avec un revenu de solidarité active (RSA), depuis 2009, de quelque 400 euros mensuels. Ensemble, ils sont venus plaider auprès de M. Guedj une remise gracieuse du conseil général, qui réclame à Benjamin un trop-perçu de RSA.
Avant eux, ce jour-là, est entrée dans la permanence Marie-Hélène Sylla, 61 ans, mère de 9 enfants. "Je n'ai rien, M. Guedj, plus de revenu", a-t-elle glissé avec pudeur. D'une voix douce, cette ancienne secrétaire a raconté qu'elle emprunte à une amie "de quoi payer" son loyer, le temps de toucher sa retraite, qui ne lui est toujours pas versée.
Le logement, singulièrement en Ile-de-France, est devenu l'un des premiers motifs de démarche auprès des élus. "Il y a dix ans, dans mes permanences, sur dix habitants, j'avais huit demandes d'emploi, constate Stéphane Beaudet, maire (UMP) de Courcouronnes, dans le même département. Aujourd'hui, sur dix, huit vont me demander un logement."
"Les gens me demandent essentiellement des logements", confie Didier Paillard, maire (PCF) de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). "Ils sont dans des situations de plus en plus dramatiques", assure l'édile communiste, encore sous le choc, un samedi, dans sa mairie déserte. Trois jours plus tôt, une mère de 6 enfants s'est immolée dans les murs de l'hôtel de ville. En errance depuis des années, expulsée pour loyers impayés et violences, elle attendait en vain un nouveau toit.
Depuis 2007, la mairie a été le théâtre de deux autres tentatives d'immolation pour des motifs similaires. "Injuste et révoltant !" s'exclame M. Paillard. "Ce drame est injuste d'abord pour la personne. Il est injuste aussi pour Saint-Denis, la ville qui construit le plus grand nombre de logements dans la région", souligne le maire.
Aux dossiers de logement s'ajoute l'inflation des demandes d'emploi. "Il n'est plus rare que des gens, dans la rue, me glissent le CV de leur enfant qui cherche un boulot", raconte Jacqueline Gourault, maire (MoDem) de La Chaussée-Saint-Victor et sénatrice du Loir-et-Cher. "Je n'ai pas la prétention de faire concurrence à Pôle emploi !" plaisante Frédéric Valletoux, maire (UMP) de Fontainebleau (Seine-et-Marne). Pourtant, dit-il, "il m'arrive de plus en plus souvent d'intervenir pour pousser un CV dans une entreprise".
Face aux institutions de plus en plus méfiantes, "on est là pour mettre de l'huile dans le système", commente M. Valletoux. A la demande de commerçants ou de particuliers qui peinent à obtenir un crédit, le maire de Fontainebleau décroche volontiers son téléphone pour appeler des banques.
"Pour toutes les populations, on est maire à tout faire !" finit par s'agacer M. Beaudet. "Même le petit-bourgeois vient me voir pour que j'intervienne auprès de France Télécom ou de La Poste parce qu'il a un problème !" raconte le maire de Courcouronnes, conseiller régional d'Ile-de-France.
S'ils sont de plus en plus sollicités, les élus savent aussi que certains publics rechignent à toute démarche. Parmi eux, les jeunes des cités, dont une partie s'est résignée à ne plus chercher d'emploi, ou des étrangers sans papiers, qui ont peur, ou encore, tout simplement, des familles qui ont honte de leur situation.
Pour détecter ces "oubliés", les élus vont au-devant d'eux. A Courcouronnes, un bus de la mairie stationne devant les écoles maternelles, et les parents peuvent venir y exposer leurs difficultés. Chaque premier jour du mois, Mme Pérol-Dumont tient sa permanence au marché de Bellac. "Des femmes seules sans ressources viennent me voir, raconte la présidente du conseil général de la Haute-Vienne. Des retraités me confient qu'ils n'ont plus les moyens de payer la maison de repos de leurs parents."
Autre lieu d'observation pour les élus, Les Restos du coeur. "C'est dans ce genre d'endroit qu'on voit que la société laisse de plus en plus de monde au bord de la route", observe Adeline Hazan, maire (PS) de Reims. A Noël, "j'ai même rencontré un ancien agent de la mairie, retraité, et sa femme venir chercher un colis pour offrir un dîner de réveillon à leurs enfants", se souvient-elle, émue.
A force de voir les "plus démunis s'enfoncer" et les "plus modestes décrocher", les élus ne cachent plus, parfois, leur sentiment d'impuissance. "Ça fait dix ans qu'on bosse comme des cinglés, qu'on essaye d'aider les familles avec les moyens microscopiques qui sont les nôtres. Malgré nos efforts, je regarde la population s'appauvrir", se désespère le maire de Courcouronnes. "Nous n'avons, nous, les élus, d'autre pouvoir que de mettre des serpillières sur des incendies", se désole Mme Pérol-Dumont. "On a parfois l'impression d'être devant un puits sans fond", avoue le maire de Toulouse.
Ce n'est pas faute de chercher de nouveaux filets de protection. Face à la hausse du coût du logement, la ville de Reims a modifié le mode de calcul de ses aides financières. Le montant des versements est fonction du poids des charges de logement et de chauffage dans les dépenses des habitants, et non plus seulement de leurs déclarations de revenus. Le département de la Haute-Vienne a créé un fonds pour combler les impayés de cantines. En Essonne, le conseil général finance des maisons de retraite.
Mais c'est aussi, paradoxalement, auprès de la population que les élus trouvent l'antidote à leur découragement. "Sans doute parce qu'ils se sentent eux-mêmes fragilisés, les gens stigmatisent moins les SDF", constate M. Cohen. "On observe des élans de solidarité envers les plus pauvres qu'on ne voyait pas avant", assure le maire de Toulouse. A Saint-Denis, M. Paillard voit "le retour d'un besoin de collectif, d'une envie de construire ensemble". Dans certains quartiers, raconte-t-il, les habitants se sont spontanément regroupés pour organiser la garde des enfants des parents qui partent faire des ménages à Roissy très tôt le matin. "Les gens ont la volonté de s'en sortir ! Ils ont la niaque ! C'est ce qui nous sauve un peu !" sourit soudain le maire de Saint-Denis, dans son bureau à l'ombre de la basilique.
Béatrice Jérôme




2 commentaires:

solveig a dit…

ça se passe de commentaire ... mais j'en laisse un quand même, pour te souhaiter une bonne journée.

anne des ocreries a dit…

Il faut que ça cesses, tout ça ; ça ne peut plus durer.