vendredi 20 juillet 2012

Lire et relire

Les gens n'aiment pas jeter les livres; ils veulent pourtant s'en débarrasser. Alors, comme le chien qu'on mène à un refuge pour qu'il ne trouble pas le bon déroulement des vacances, on porte un carton de lives à la Bibliothèque Municipale. Mais la (le) bibliothécaire, avant de proposer un titre à ses lecteurs, doit respecter certains critères et il est bien rare que les abandonnés des cartons les remplissent.
Alors, la mort dans une âme qui doit faire fi de ses états fait un tri ; elle ne trie pas d'ailleurs, elle "désherbe". Il arrive alors qu'elle accueille dans ses rayons perso certains volumes pour lesquels elle espère trouver des parents d'adoption. Ce qui se produit parfois.
N'espérons rien des bouquinistes, eux-mêmes bien encombrés de dons du même genre, et d'ailleurs, eussiez-vous récupéré un diamant brut qu'ils lui trouveraient toujours un crapaud; c'est leur métier!
Il y avait donc près de mon lit, et depuis plusieurs mois, un gros livre rouge dont l'estampille indiquait qu'il avait été livre de prix.
Un prix modeste, pas un de ces beaux volumes dorés sur tranche, à la couverture ornée de motifs en relief... C'était un prix sans doute de consolation, genre prix de Bonne Camaraderie, de ceux qu'on donne au gentil cancre pas totalement irrécupérable. Celui que parfois son rêve abandonne au milieu d'un propos qui, par hasard, le concerne et qui lâche le commentaire pertinent que le maître attendait d'un tout autre que lui.
Il avait eu un prix, le gentil cancre, le doux rêveur qui, contre toute vraisemblance, avait obtenu une moyenne lui permettant de ne pas redoubler. Un livre qui ne l'avait guère plus passionné que les leçons du maître qui le lui avait décerné: seules les dix premières pages avaient été coupées. Ah! le plaisir devenu sirare du coupe-papier fendant les pages!
Mais je vois lecteurs et trices que vous commencez à frapper un doigt impatient conte votre bureau. Ce livre n'était pas jeune; on ne distribue plus de cette sorte de livre de prix. Il avait du voir le jour au début du siècle dernier si ce n'est à la fin du précédent.
L'auteur? Edmond About
Le titre? L'Homme à l'Oreille cassée.
Je m'attendais à une de ces lectures édifiantes et soporifiques dont les auteurs de ce temps avaient le secret. Mais non, figurez-vous! Il s'agit de l'histoire invraisemblable et rocambolesque d'un colonel d'Empire endormi par le froid quelque part au nord de l'Europe et qu'un savant allemand conserve par dessiccation. La momie est achetée par un jeune ingénieur français venu faire fortune dans les mines de l'Oural; il la rapporte en France et l'offre à sa fiancée. En déballant le colis, on casse un morceau de l'oreille du colonel devenue friable. Le cas passionne des savants qui entreprennent de le réhydrater. L'opération réussit et le fougueux militaire se réveille quarante-six ans après sa mise en sommeil.
Et là, la verve de l'auteur se déploie pour nous décrire les imbroglios provoqués par le décalage entre l'âge réel du ressuscité et les vingt-six ans qu'il avait au moment de sa perte de conscience. 
Bien évidemment, Edmond About est un écrivain de son temps et il ne nous épargne pas des opinions qui ne sont plus toujours les nôtres, mais sa verve et son humour les font oublier.
Le destin du vermicelle, propulsé surun gilet brodé par l'intempestive chute d'un bol de bouillon est un vrai morceau d'anthologie.

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