vendredi 7 mars 2014

Chroniques de par ici

Drame de la jalousie

Dans ces années-là, le curé de Blévy était monsieur Boyard. Il était lié d’amitié avec monsieur de Montreuil, un seigneur qui avait sa demeure  non loin de la Noue, sur l’actuelle route de Dreux. Le curé dînait souvent au château, mais hélas, monsieur de Montreuil était maladivement jaloux et il se mit à imaginer que le curé Boyard courtisait son épouse. La conduite de madame de Montreuil avait été et était toujours sans reproche, mais rien ne pouvait dissuader le mari jaloux de son infortune. Si bien qu’un jour il se mit en route tel un frénétique avec le projet d’assassiner le curé. On avait prévenu ce dernier qui eut le temps de sauter par la fenêtre, de prendre la fuite et d’aller se réfugier au Coudray, non loin de Saint-Ange. Il croyait pouvoir trouver asile auprès du chevalier du Coudray. Malheureusement pour lui, Coudray était ami avec Montreuil et de plus, il le craignait fort.
Je crains bien qu’il ne fasse pas bon ici pour vous, dit Coudray au malheureux curé. Montreuil est mon ami mais il est néanmoins redoutable et s’il ne vous a pas trouvé chez vous, il peut fort bien venir vous chercher ici. C’est un furieux ! s’il vous voit chez moi, c’en est fait de vous… et de moi si je tente de l’en empêcher ! »
Le prêtre était au désespoir ; il ne savait où aller se réfugier.
« Ecoutez, continua Coudray, Montreuil est ami avec Madame de Marville. Il la craint et la respecte. Allez la trouver, s’il va chez elle, elle saura bien comment le calmer. »
Monsieur le Curé Boyard, prit aussitôt la route de Marville les Bois. Il n’était pas sitôt parti que surgit Montreuil armé et hors de lui : « Où cachez-vous ce fichu curé ? J’ai plus que deux mots à lui dire et…
« Il n’est plus ici, il vient juste de partir chez Madame de Marville ! »
Sans prendre le temps de dire au-revoir, Montreuil sauta à cheval et galopa jusqu’à Marville. Le curé avait eu le temps de raconter toute l’histoire à son hôtesse qui voyant arriver le jaloux l’envoya se cacher à l’étage dans un appartement.
Rouge, échevelé, Montreuil salua  à peine Madame de Marville qui très calmement lui dit :
« Vous me paraissez bien échauffé, Montreuil ! Que vous arrive-t-il pour que vous ayez ainsi les yeux hors de la tête ? Qu’est-ce qui vous anime de la sorte ? »
Marville bégayant de colère, lui raconta sa version de l’aventure et réclama le curé.
« Parfaitement, dit la dame, il est ici et nous allons dîner tous les trois ensemble ! »
Sans plus se soucier de la fureur de son visiteur, Elle fit dresser une table et envoya chercher monsieur le curé de Blévy.  Quatre domestiques armés de fusils à baïonnettes occupaient selon ses ordres les quatre coins de la pièce.  Avant l’entrée de Boyard, elle dit à Montreuil : « Votre curé arrive. Je sais ce qui vous amène ici. N’avez-vous pas honte d’avoir d’aussi infâmes soupçons envers madame de Montreuil qui est une fort honnête femme et mon amie ? Elle est incapable tout autant que Monsieur le curé de manquer à l’honneur et à la probité ! »
Montreuil allait vertement lui répondre mais elle lui coupa la parole :
« Comment osez-vous vous comporter de la sorte au vu et au su de tout le voisinage qui sera scandalisé de la conduite que vous tenez aujourd’hui ? »
« Mais enfin… suffoqua Montreuil-
-Taisez-vous ! Il faut que vous ayez perdu raison et bons sens ! Songez-vous à l’indignité de votre conduite ? Vous allez vous rendre méprisable aux yeux de tous les honnêtes gens ! »
Montreuil, décontenancé fit un pas en avant.
« Oh ! n’ayez pas le malheur de bouger, reprit madame de Marville en lui montrant les valets armés, c’en serait fait de vous ! »
Montreuil, apparemment calmé se mit à table avec le curé et son hôtesse et tous trois devisèrent aimablement de choses et d’autres, comme si aucun drame ne s’était passé. Madame de Marville fit trinquer les deux adversaires, puis on sortit de table.
Enfin vint l’heure de rentrer chacun chez soi :
« Montreuil, dit la dame, vous allez vous en retourner avec monsieur le Curé. Surtout, n’ayez point le malheur de l’insulter en aucune façon. Et que je n’entende pas dire que vous l’ayez maltraité, vous m’en répondriez sur votre tête ! Vous me connaissez, vous savez que je n’ai qu’une parole ! »
Montreuil donna sa parole d’honneur et promit de tout oublier. Madame de Marville fit s’embrasser les deux ennemis qui, après avoir pris congé, s’en retournèrent à Blévy comme si de rien n’était.
Avant de le quitter, Montreuil invita le curé à souper. Ce dernier le remercia mais Montreuil insista et la partie fut remise au lendemain. 

Cette aventure n’eût d’autre suite que de sceller une amitié qui dura autant que la vie des belligérants.

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