lundi 16 juin 2014

Un village n’avait plus de boulanger….


 Comment raconter ça quand on n’est pas Marcel Pagnol ? Le village n’était pas en Provence : il a poussé dans le Thymerais. La femme du boulanger était fidèle, ils n’avaient pas de chat, mais l’heure était venue de la retraite et le boulanger a fermé boutique.
Plus de pain au village !
Ce n’est pas bien grave me direz-vous ; il y a d’autres boulangers dans d’autres villages et on en trouve d’excellent dans certaines grandes surfaces. Oui, mais il faut une voiture et certains ne conduisent pas… ou plus.
Ce n’est pas grave : il y a des voisins complaisants…
Certes ! mais ce qui est grave, ce sont les rues désertes, les villages silencieux, sans passants qui rient et se saluent, qui échangent des nouvelles, parlent de la pluie et du beau temps et du retour des hirondelles.
Parce que ce village dont je vous entretiens, comme bien d’autres a perdu ce qui faisait sa vie, ses artisans, ses commerces, son café, son bureau de poste, son église qui n’a plus de curé… tout ce qui poussait les gens à sortir de chez eux.
Il est resté une école… et la boulangerie. L’école demeure, mais la boulangerie a tiré le rideau et les anciens qui déjà ont du mal à marcher n’ont plus aucune raison de pousser leur porte vers l’extérieur.
Parfois on lit dans le journal que Madame Truc ou Monsieur Machin ont été découverts morts à leur domicile ; le décès remonte à plusieurs semaines, plusieurs mois parfois… Que faisaient les voisins ?
Leurs achats sur Internet ! Ou bien faute d’un autre interlocuteur, ils regardaient la télé jusqu’à ce que eux aussi….
Alors dans ce village en léthargie, de belles personnes, dynamiques, joyeuses, généreuses ont eu une idée : lever le rideau de la boulangerie pendant deux heures chaque matin, prendre le pain en dépôt et y ajouter quelques articles d’épicerie en dépannage.
Alors comme les escargots après l’ondée, on a vu les habitants sortir de chez eux, parcourir les rues, leur baguette sous le bras en échangeant des  saluts , des nouvelles, en parlant de la pluie et du beau temps et du retour des hirondelles.
Sans se faire prier les bénévoles sont venus  qui chaque matin levaient le rideau tour à tour et le dimanche… Alors là, le dimanche ! Un second boulanger déposait d’autres sortes de pain, un pâtissier proposait ses croissants et ses tartes et ses flancs et d’autres gourmandises. Certains dimanches, c’était un fromager qui proposait ses produits, un maraîcher ses légumes ; on nous offrait le café. Il y eut d’autres dimanches encore, où l’on trouvait la plus douce , la plus vaporeuse des laines mohair et aussi la fée aux aiguilles magiques qui savait la transformer en châles et en écharpes.  Un autre fée aux doigts agiles est venu nous montrer du linge orné de broderies et de dentelles… tous les savoir-faire étaient les bienvenus.
Le  dimanche à  « La Petite Boutique », ou trouvait le pain frais, mais aussi le café et les voisins proches ou plus lointains et chacun parlait de la vie, de ses joies, de ses soucis…
De vieilles dames solitaires s’y reprenaient à trois fois pour faire leurs courses : elles partaient avec la baguette, puis revenaient pour d’autres achats qu’elles emportaient en deux fois, non parce que c’était lourd (il y avait des bras pour les aider) mais parce qu’elles n’avaient pas assez  ou oas de monnaie mais surtout pour passer un peu plus de temps avec « du monde », et ainsi s’écoulait la matinée qu’on aurait souhaité bien plus longue.
Un beau jour de juin, des tables se sont dressées sur la place de l’Eglise, des chaises les ont entourées. Il y a eu des fleurs et des crêpes et des roses venues de Touraine… une dernière fête avant que ne tombe la sentence : ce local où pendant plus de trente ans avait officié le boulanger, était déclaré vétuste et insalubre…. Avis d’expulsion !
« La Petite Boutique » devra tirer définitivement son rideau avant la fin du mois… Alors , Messieurs qui vous prétendez  « Grands », et qui parfois êtes si petits
Je vous fais cette lettre,
Que vous lirez peut-être,,
Si vous avez le temps…
Messieurs les « Grands », c’est un village que vous assassinez, vous commettez un meurtre par indifférence. Vous qui avez en main le destin d’un pays, qu’avez-vous à faire du dépôt de pain d’un village de 300 habitants ? Vous avez écouté des élus de fraîche date, sans savoir (mais le vouliez-vous ?) que se réglaient là de vieux comptes, des résidus de bataille électorale ?
Pour des raisons abstraites de politique, de haut en bas de l’échelle, vous avez rendu un verdict dépourvu d’humanité, qui ne tient aucun compte du besoin concret des habitants.
Ce n’est pas seulement de pain que vous allez priver ce village, mais d’un lien social indispensable à ceux qui y vivent.

Chacun désormais va devoir grignoter sa biscotte en solitaire, en regardant sur l’écran quelque jeu inepte et les vieux mourront en silence, sans qu’on en sache rien, parce que dans votre fringale de rendement budgétaire,  Mesdames et Messieurs les Grands qui n’hésitez pas à gaspiller notre argent de contribuables, vous n’hésiterez , après La Petite Boutique,  à supprimer le dernier lien social qui existe encore : le facteur qui en est déjà réduit à jeter à la hâte et dans des boîtes sans âme, un courrier que peut-être personne ne viendra chercher.  Plus personne ne rentrera dans ces maisons dont il était parfois le seul mais quotidien visiteur…

1 commentaire:

anne des ocreries a dit…

Bravo ! Quel excellent texte, et combien il est vrai !!!! Et je m'interroge : mais, qu'est-ce qu' "ILS" cherchent donc à tuer dans ce pays, pour qu'on en arrive là ? Qu'est-ce que c'est que cette société cellulaire, comme les prisons, où l'effort de dé-socialisation se trouve à son comble ???
Qu'on nous rende nos épiceries, nos boulangers, et nos petits villages vivants où nous aimons à vivre !!!