vendredi 20 mars 2015

Rut et meurtre

L'explosion du printemps me fait peur, un peu plus chaque année. Sauvagerie, violence, férocité, lutte implacable, croissance folle de l'herbe et des branches, rut et meurtre.
J'ai longtemps cru que j'aimais le printemps et ses triomphes, le grand terrible soleil de l'été, les automnes de cuivre, les hivers de neige, que j'aimais ça et que je détestais la pluie, la boue, le ciel gris, l'été pourri, l'hiver sans flocons. J'étais une victime de la littérature.
Je sais maintenant que j'aime les jours douceâtres où le soleil ne paraît pas, où l'horizon est la jointure de deux paupières qui ne se décolleront pas, où la terre gorgée d'eau s'enfonce sous le pied et le tire à elle, où le grand ciel tragique s'effiloche en lambeaux qu'étire un vent tiède au ventre mou, où les arbres nus gesticulent immobiles, coulures d'encre noire en avant-plan, les jours où l'infinie tristesse des choses me prend dans ses deux mains très douces, et pleure avec moi, et me dit que pleurer est bon. Je sais que c'est parce que l'âge est venu de ces choses. Et alors? Se prive-t-on à vingt ans de l'amour parce qu'on sait que vingt ans est l'âge où les glandes vous poussent à l'amour?

François CAVANNA - Almanach 1985

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