dimanche 19 juillet 2009

L’ Isabelle – Claude Seignolle



Cette vente avait attiré à Rouen les plus acharnés collectionneurs, marchands et amateurs de Normandie. Les enchères portaient haut le degré de la fièvre collective. Les passions ne se cachaient pas, à tel point que l’âpreté se trahissait même chez des gens qui croyaient l’avoir définitivement habillée de belles manières. Mais il fallait reconnaître que les œuvres proposées savaient chauffer l’envie des acheteurs.

J’étais là, en curieux : en besoin de distraction, avouerai-je, car il en faut de temps à autre, à Rouen comme ailleurs, pour soulager la pesante vie de province.
A un moment, une toile de l’école du Titien, altérée mais embellie d’un trouble voile laissé par des siècles poudreux, obtint un spontané murmure d’admiration.
J’entendis à côté de moi deux connaisseurs la commenter avec désir. Et l’un d’eux eut cette phrase qui me saisit et m’attrista, sans cependant me surprendre :
-Quel dommage que le comte de R… ne soit plus de ce monde… Il en aurait fait son affaire.
Le comte de R…, propriétaire du château de C…, mort !
Il avait donc fini par succomber… Mais comment aurait-il pu en être autrement !
Je n’éprouvais plus aucun plaisir à rester là. Je partis aussitôt et rentrais chez moi bouleversé, non pas tant par sa mort mais par les causes de celle-ci que j’étais probablement seul à connaître et que je ne pus m’empêcher de repenser en détail.
Quelques mois auparavant je m’étais rendu au château de C… perdu entre deux forêts. Onze heures du soir approchaient et la nuit semblait s’opposer à ce que je le trouve aisément.
Seul sur la route, je regrettais d’avoir refusé pour guide le jeune garçon de l’auberge de Conches, où je venais de retenir une chambre. Mais je tenais à respecter le désir du châtelain, mon futur client, qui, sans préciser ses raisons, m’avait fait demander à Rouen où je dirige une entreprise réputée dans la réfection des bâtiments de classe, monuments ou châteaux. Il exigeait que je vinsse seul et à son heure : c’est-à-dire uniquement entre onze heures et minuit, ni avant, ni après ; ce qui ne pouvait être que le fait d’un original comme il y en a tant chez les gentilshommes normands.
Enfin, une pancarte m’aida. Je m’engageai dans une claire allée sableuse, étreinte par des haies plus noires que la nuit et je ne tardai pas à apercevoir au loin une lueur mouvante qui, sur la façade du château, déplaçait à larges battements son aile d’ombre, telle une oriflamme médiévale.
Lorsque j’y parvins, je vis qu’elle était produite par une torche fichée sur le perron d’un escalier à double révolution. Et je me fis la remarque que le maître des lieux servait à souhait sa réputation d’ennemi du progrès.
Je montai sans hésiter et, après avoir dépassé la torche dont l’intensité grésillante m’aveugla un instant, tout en me suffoquant avec son âcre et épaisse fumée résineuse, j’aperçus monsieur de R…, semblable à une apparition soudaine et mystérieuse, comme provoquée par ce luminaire d’un autre âge.

A suivre

1 commentaire:

anne des ocreries a dit…

Fascinant ! et comment que je vais suivre :