lundi 20 juillet 2009

L'Isabelle - Claude SEIGNOLLE (2)



Il attendait, immobile dans le prolongement de la porte ouverte, au centre de la vaste salle d’entrée. La lampe à pétrole qu’il tenait l’éclairait à partir de la taille, me donnant plus l’impression d’un buste posé en décoration sur la pénombre que d’un homme entier et vivant
Il ne se déraidit ni ne s’anima lorsque je m’arrêtai sur le seuil, retenu par son silence. Je me fis connaître, me montrant ensuite, à contre-situation, prolixe de remarques sur les difficultés pour un ignorant à sa région de trouver seul, en pleine nuit, un château aussi isolé que le sien. Et je forçai le ton afin de me dégager d’un gêne, due au physique et au mutisme de ce seigneur hautain vivant à l’ancienne, assurément habitué à traiter ses domestiques en serfs et fort capable de fouetter lui-même quiconque sur un simple mouvement d’humeur.
Monsieur de R… était un homme voûté mais grand et, à voir ses vêtements qui, devenus trop larges, plissaient sur son corps amaigri, je réalisai combien sa brusque « dépérition », comme me l’avait dit l’aubergiste, de qui je tenais également bien d’autres détails sur ce châtelain, était effrayante, lui qui encore deux mois auparavant, large et massif, respirait au galop de son cheval et vivait avec l’ardeur de dix ancêtres restés crochés en lui.
Mais, bien qu’averti de son mal secret – dont personne ne connaissait la nature, ni la cause, puisque, fermant sa porte, il avait chassé une fois pour toutes médecins et domesticité, ne gardant que son palefrenier qui nourrissait chevaux et maître- j’avais peine à dissimuler ma stupeur : il paraissait avoir soixante ans alors que je lui en savais seulement trente- huit !
Mon jugement immédiat fut que monsieur de R… était la proie d’un impitoyable cancer rongeur, et qu’avec son caractère de solitaire orgueilleux, il ne désirait plus que mourir seul et en paix tel, dans sa bauge, un sanglier blessé laisse la mort manœuvrer à sa guise.
Enfin, de sa main libre, il me fit signe d’avancer.
Une fois près de lui, je crus lire sur son visage creux et flétri une joie intérieure, sans nul doute reflets trompeurs d’un impropice jeu d’ombres.
Et pourtant non, ses yeux brillaient nettement de cette sorte d’exaltation voluptueuse que provoquent certaines fièvres extatiques ; à moins que ce ne fût l’effet d’une drogue, vice expliquant ainsi la fulgurante dégradation physique de cet homme.
Il ne me laissa pas juger plus longtemps de son état ; se détournant, il s’éloigna, me donnant à comprendre de le suivre.
Nous traversâmes plusieurs salles austères que la lumière jaunâtre animait irréellement. Je suivais silencieux, oppressé par des sensations contradictoires. Mais, en me trouvant face à l’inattendu et affligeant spectacle du rez-de-chaussée de l’aile où nous arrivâmes, je fus tout de suite professionnellement accaparé.
Un incendie, assez récent à juger par l’odeur qui régnait encore, l’avait entièrement brûlé jusqu’à la pierre. Le plafond s’était en partie effondré, entraînant plâtre et mobilier de l’étage supérieur, faisant au milieu de la pièce un cône de débris calcinés. Le feu avait pu être muselé avant d’atteindre les combles. Partout, dans une boue noirâtre, cendres et eau, gisaient des restes de tapis, de tableaux et d’objets d’art détruits, laissés tels qu’au moment du désastre.

A suivre...