lundi 28 septembre 2015

Monsieur de Saint Simon ou les potins de la Commère-


 Curieusement, il n’existe pas de masculin au sens actuel de commère puisque compère évoque tout autre chose.  D’autant plus qu’on imagine mal monsieur de Saint-Simon si fort imbu de ses titres et de  sa noblesse, admettre dans son entourage un « compère ». Même si on garde à ce mot tout son sens de parité, monsieur de Saint-Simon estimait n’avoir que fort peu de pairs ; ses écrits en témoignent.
Le long règne de Louis XIV fut commenté par trois principaux chroniqueurs, dont deux étaient des femmes : madame de Sévigné aux belles lettres, la princesse Palatine, seconde épouse de Monsieur frère du Roi et pour la fin du règne, monsieur de Saint-Simon, vidame de Chartres, puis duc à la mort de son père.
Nous avons dans notre région si mal nommée « Centre »,  deux écrivains de poids qui, comme par hasard, sont deux chroniqueurs. Je m’explique : Marcel Proust était fervent lecteur de Saint-Simon et qu’est-ce que la  « Recherche du Temps  Perdu» sinon  une vaste chronique d’une époque et d’un milieu par un écrivain au style parfois aussi incisif que celui de son prédécesseur et modèle.
Proust portait sur la haute société de son temps un regard d’admiration narquoise tout comme Saint-Simon du haut de son titre considérait la Cour et les grands de ce monde sans aucune aménité.
Ce même regard était aussi celui de la Comtesse de Ségur, autre grand écrivain local. Car au fond, ses romans destinés aux enfants sont aussi une chronique de son époque et les portraits qu’elle brosse , dans leur réalisme, ne sont pas toujours flatteurs. Donc notre région est fertile en chroniqueurs, mais revenons à celui qui nous occupe ici.
Inutile de retracer un portrait précis qu’on trouve sans peine sur wiki et regardons Louis de Saint-Simon comme on considérerait un voisin. Un voisin dont la demeure n’est plus aujourd’hui qu’une ruine. Pourquoi ? Qu’est-il arrivé au domaine de la Ferté-Vidame ?
Remontons le temps… Ferté signifie forteresse. Toutes les villes, tous les villages dont une partie du nom est Ferté furent ou sont encore des forteresses.
Quant à vidame, quelle sorte de titre est-ce là ? Un vidame était le seigneur en charge de protéger un évêché. Celui dont nous parlons est le plus grand domaine épiscopal de France : celui de Chartres. Monsieur de Saint-Simon avant d’être duc, fut vidame de Chartres  bien qu’il n’eût plus grand-chose à protéger. Mais il se trouve que son domaine fut à deux reprises sur une frontière difficile à garder.
Une première fois au temps des invasions des vikings. Rollon leur chef, fit allégeance à Charles, roi de France. On connaît la scène : Rollon devait en signe de soumission, baiser le pied du souverain, mais pour n’avoir pas à plier le genou, ce que son sens de l’honneur ne pouvait admettre,  il porta le pied à ses lèvres, ce qui ne manque pas de déséquilibrer son suzerain. En échange de cette étrange soumission, il reçut en apanage le duché de Normandie, mais un viking reste un viking et son désir de conquête sans mesure. Si bien que, pour protéger la Beauce, une forteresse  fut  construite sur le futur domaine de notre duc. Une forteresse de plaine, sans motte féodale, défendue par des douves alimentées par des marécages voisins, comme le château de Maillebois  ou encore celui de Fougères. Rollon et ses Vikings passèrent et la forteresse resta qui fut bien utile quelques siècles plus tard pour freiner l’envahisseur anglais.
Il va sans dire qu’au temps où Claude de Saint-Simon -le père du chroniqueur-acquit le domaine, sa fonction guerrière était devenue inutile et que l’évêque de Chartres n’avait plus besoin du secours d’aucun vidame, mais le château demeurait et le titre également.
Louis, duc de Saint-Simon écrit aux premières pages de ses « Mémoires » :
« La naissance et les biens ne vont pas toujours ensemble. Diverses aventures de guerre et de famille avaient ruiné notre branche, et laissé mes derniers pères avec peu de fortune et d’éclat pour leurs services militaires : mon grand-père, qui avait suivi toutes les guerres de son temps, et toujours passionné royaliste, s’était retiré dans ses terres, où son peu d’aisance l’engagea à suivre la mode du temps et de mettre ses deux aînés pages de LouisXIII… »
Le fait est que les deux aïeuls de Louis avaient été ligueurs et avaient longtemps contre toute prudence, combattu Henri IV. Il ne fait pas bon se trouver du côté des vaincus et Louis de Saint-Simon le grand-père avait été prié d’aller voir si le temps était beau sur ses terres et de n’en plus sortir. La famille se fit oublier pendant un certain temps, puis les deux garçons purent enfin se montrer à la Cour.
Le cadet, Claude,  père de notre chroniqueur sut habilement tirer parti du penchant qu’avait LouisXIII pour les jeunes garçons aimables et qui, comme lui, aimaient la chasse pour gagner la faveur du roi. Ce qui selon Richelieu, n’était guère difficile : « Un favori, disait-il, poussait en une nuit comme un potiron ».
Claude eût l’habileté de savoir durer. Il acquit ainsi une fortune considérable et fit ériger son fief picard de Saint-Simon en duché pairie. Fief où vraisemblablement Louis ne mit jamais les pieds pas plus qu’il n’en parla car son père avait acheté cette terre de la Ferté-Vidame qui fut pendant 120 ans leur domaine favori.
Louis, duc de Saint-Simon, s’il ne nous avait laissé ses monumentales mémoires, ferait partie de ces gens heureux dont on n’a rien à dire puisqu’ils n’ont pas d’histoire. Il ne connut au cours de sa longue vie d’autres malheurs que ceux qui sont communs à tous et ne vécut nulles aventures extraordinaires autres que celles d’un riche aristocrate de son temps. Partageant sa vie entre ses terres et la Cour.
Existence qui lui valut toutefois quelques soucis financiers, mais il n’était pas le seul dans ce cas. Louis XIV avait dans son enfance été fort traumatisé par la Fronde. D’un tempérament mesquin, rancunier et vindicatif, il n’oublia jamais la révolte de la noblesse à laquelle avait pris part des membres proches de sa famille. Sa cousine, la Grande Mademoiselle n’avait pas hésité à faire tourner les canons de la Bastille contre l’armée royale. Il avait dû supporter l’exil de Mazarin qui était son parrain et qu’il aimait. Il s’était juré de mettre au pas tous ses grands seigneurs souvent plus riches que lui ; Fouquet en fit l’amère expérience. Un moyen  simple et efficace fut de les obliger à paraître à sa Cour et d’y mener un train souvent au-dessus de leurs moyens. Saint-Simon ne put échapper à la règle.

Claude son père avait 64 ans lorsqu’il perdit sa première femme qu’il aimait infiniment. Le chagrin ne l’empêcha pas d’épouser deux ans plus tard Charlotte de l’Aubespine qui lui donna le 16 janvier 1675 sous le signe du Verseau, un fils auquel il décerna le titre de vidame de Chartres. C’est ainsi que le jeune Louis, dès ses premières années, s’attacha à la Ferté où contrairement aux usages de son temps, sa mère veillait sur lui avec tendresse. Louis fut un enfant heureux.

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