A vous, amis des contes, des légendes, des êtres et des lieux étranges; amis des jardins, des champs, des bois , des rivières ; amis des bêtes à poils, à plumes ou autrement faites ; amis de toutes choses vivantes, passées, présentes ou futures, je dédie cet almanach et ses deux petits frères: auboisdesbiches et gdscendu.

Tantôt chronique, tantôt gazette, ils vous diront le saint du jour, son histoire et le temps qu’il vous offrira ; ils vous diront que faire au jardin et les légendes des arbres et des fleurs. Ils vous conteront ce qui s’est passé à la même date en d’autres temps. Ils vous donneront recettes de cuisines et d’élixirs plus ou moins magiques, sans oublier, poèmes, chansons, mots d’auteurs, histoires drôles et dictons… quelques extraits de livres aimés aussi et parfois les humeurs et indignations de la chroniqueuse.

Bref, fouillez, farfouillez, il y a une rubrique par jour de l’année. Puisse cet almanach faire de chacun de vos jours, un Bon Jour.

Et n'oubliez pas que l'Almanach a deux extensions: rvcontes.blogspot.fr où vous trouverez contes et légendes de tous temps et de tous pays et gdscendu.blogspot.fr consacré au jardinage et tout ce qui s'y rapporte.

Affichage des articles dont le libellé est colette. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est colette. Afficher tous les articles

mercredi 21 juillet 2010

ALMANACH MERVEILLEUX - JUILLET - Semaine 3 Jour 6 AH ! LA MODE DE CHEZ NOUS


Pour leur fête, souvent
Les Sept Dormants redressent le temps.



Elégance, économie    (1925)


Etait-ce la même ? Ou bien une autre, et une autre, et encore une autre ? « Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre… » Je parle de cette jeune femme, de satin noir et de bas roses vêtue, qui offensait, cet hiver, l’hygiène et le bon sens, vous savez bien, cette dame…
Février, mars, ont versé sur Paris la pluie la plus noire qui puisse choir d’un ciel gris, la neige la plus froide parce qu’elle fond, la grêle qui craque sous le pied comme un collier rompu. Par certains après-midi maudits, on vit sous des rafales semi-liquides, semi-gelées, les chevaux de fardier s’arrêter tête basse ; les chauffeurs de taxi gagner le bar le plus proche ; les garçons livreurs devenir, sous les porches géants, autant de statues en toile cirée. On vit l’autobus hésiter, le tramway réfléchir, aveuglé. On vit la place de l’Opéra, le boulevard et la rue de la Paix déserts, miroitants, bombardés par la colère d’en haut…
C’est par ce temps, c’est à ces heures de trouble climatérique que je la vis, la dame en manteau de marocain ou de satin noir, chaussée de trois petites lanières vernies, la jambe gantée de soie couleur urticaire ou couleur de crise de foie. Engoncée de blaireau mais les pieds quasi-nus, elle allait, endurcie, menton en proue, ventre en avant et séant rentré.
Elle croisa – trop rarement- son antagoniste, la dame en ciré noir, en gabardine imperméable, en suroît de pêcheur. Celle-ci marchait, d’aplomb sur de fortes semelles, le pied au chaud dans le bas de laine rayé. Un jour je reconnus, réfugiée sous l’arc roman d’une porte cochère, mon amie Valentine. Elle attendait l’embellie, et pataugeait dans le marécage universel. Je me mêlai de lui faire reproche, et de lui demander compte de son équipement incongru. Avec l’aigreur qu’inspire un commencement de laryngite, elle riposta : « Croyez-vous, ma chère, qu’au prix où sont les étoffes et les façons, je puisse m’offrir, selon chaque caprice du temps, trente-six tenues ? »
Car les femmes on gardé, de la guerre, quelques termes militaires, et disent « tenue » où elles disaient  « toilette ». Mon amie Valentine s’en tient au chiffre de trente-six. Plus vague, plus hyperbolique que cent mille, elle me brandit sous le nez, avec son misérable petit parapluie conique, son trente-six comme un bouclier. Je voulais pourtant enquêter sérieusement, et je prétendais savoir si l’économie, dans un budget féminin, bannit l’élégance, cette élégance suprême qui consiste à porter un vêtement à son heure, dans son milieu et dans son climat. A voir se rebeller, comme une poule sous la rafale, mon amie Valentine, j’ai touché du doigt le point où finit l’indiscrétion, où commence le sacrilège. On peut toujours plaisanter une femme, même cruellement, sur ses cheveux courts et plats, sur sa nuque de lycéen maigre, ses omoplates de poulet mal nourri, sa robe trop courte, son chapeau en seau de toilette, ses bijoux de Canaque. Mais il ne faut pénétrer qu’avec une extrême précaution, des gants de caoutchouc et une lampe de mineur, dans le domaine où, réduite à manifester de l’initiative, une femme a mal choisi au lieu de choisir bien.
Pressée, un autre jour, d’expliquer pourquoi elle avait élu tout l’hiver, en guise de tout-aller, une robe-manteau de satin noir à col et parements de loup montée, si j’ose écrire, sur bas casserole-fourbie et souliers-passoire, mon amie Valentine s’ouvrit à moi, de mauvaise grâce : « Vous comprenez, non seulement ça m’économise un tailleur de lainage, mais encore le manteau de soie sur robe de satin ou de Georgette constitue un « numéro » qui permet toutes les surprises de la journée, le déjeuner dehors, même le dîner, le dancing ou un théâtre… Ainsi, tenez,  avant-hier… »
Je n’écoutai pas beaucoup le reste, je me cramponnais à une vérité, vérité féminine, un peu abrégée, un peu impure, vérité pourtant. « Qui permet toutes les surprises… » Depuis le premier rapt, la femme, qui n’a peur de rien,  n’a pas oublié de redouter la surprise. En outre, elle est paresseuse, et la paresse souvent la détourne d’une saine coquetterie vigilante. Vous la croyez changeante, et diverse ? Point. Que rêve-t-elle ? Etre  habillée et parée, comme elle dit, « une fois pour toutes ». Elle a cru, en coupant ses cheveux, qu’elle s’éveillerait, le matin, coiffée une fois pour toutes. Mais le coiffeur veillait, maître des guiches, émondeur de la nuque, détenteur d’un certain pli de cheveux  près de l’oreille, et je connais mainte libérée qui déjà gémit : « Ah ! c’est assommant… Il faut que je me fasse tailler tous les quinze jours… et mon pli ne tient pas, derrière l’oreille… »
Soignées, pansées comme des chevaux de prix vers dix heures, combien, de femmes courrent avec plaisir, avant le dîner, vers leur seconde toilette ? O nonchalantes, combien d’entre vous s’en tiennent au « raccord » exécuté dans un vestiaire de restaurant ? La poudre, le rouge en nuage, le coup de peigne, le brossage des mains et des ongles… Et puis, on entrouvre la robe-manteau qui garde encore, -mais ne l’épluchons pas de trop près !- quelques mouchetures de la boue sableuse du bois, on laisse apparaître une plate tunique lamée d’or, brodée de cent couleurs, et on se sent prête à passer une bonne demi-nuit dehors.
Le matin, près des Lacs, c’est vous que j’ai rencontrées si souvent, apôtres de l’élégance économique. Vous marchiez vite, le nez enfoui dans les poils du blaireau, du pijicki, voire du vison, car le vent pinçait, et l’eau giclait, et vos bas roses n’étaient pas fiers. Mais ne savais-je pas que vous cachiez dans le petit sac une autre paire de bas roses et, sous le satin noir ou le velours tête de nègre, une tunique aile-de-papillon, décolletée et sans manches.
Le printemps est là. S’il est clément, il vous permettra d’endosser, vers onze heures, la sandale claire, la robe fleurie, -sous quel nouveau manteau d’uniforme ?- la robe dans laquelle vous dînerez ce soir, vous, élégantes qui voulez que je vous salue du nom d’économes… Economes ? Peuh !… Paresseuses.

COLETTE







jeudi 27 mai 2010

MOTS D' AUTEUR

"On peut toujours plaisanter une femme, même cruellementsur ses cheveux courts et plats, sur sa nuque de lycéen maigre, ses omoplates de poulet mal nourri, sa robe trop courte, son chapeau en seau de toilette, ses bijoux de canaque. Mais il ne faut pépétrer qu'avec une extrême précaution, des gants de caoutchouc et une lampe de mineur, dans le domaine où, réduite à manifester de l'initiative, une femme a mal choisi au lieu de choisir bien"


COLETTE

dimanche 2 août 2009


Mannequins (1925)

Deux hommes, cinq hommes, dix, vingt hommes… Je renonce à les compter. Ils viennent à cette solennité de la couture plus empressés qu’à une générale du boulevard. Ils font professions d’ « adorer » ces défilés de robes, de jolies filles, de tissus que leur métrage, de plus en plus réduit, contraint à une magnificence sans cesse croissante. Ils confessent bien haut leur goût pour ces solennités vestimentaires que tout couturier coté organise avec un faste théâtral et religieux. Monsieur accompagne Madame aux « présentations », et Madame hoche le menton d’un air entendu : « Oui, oui, c’est pour regarder de près les mannequins ! » En quoi elle se trompe souvent. Car Monsieur est capable de deux ou trois sentiments purs, au nombre desquels est l’amour des couleurs, du mouvement, de la forme, et surtout de la nouveauté. Il y a beau temps que l’homme a perdu, chez le couturier, son embarras de grand garçon qu’on surprend à jouer aux billes, sa gaucherie de naufragé que la tempête a jeté dans l’Ile des Femmes. Seul l’homme goûte aux défilés de modèles un plaisir complet, qui n’est pas gâté par la convoitise. Pendant que sa compagne, secrètement frénétique, renonce, le cœur en lambeaux, à une petite « création » de six mille francs, l’homme s’épanouit, se renseigne, note la taille basse de chez X…, le drapé de chez Z…, comme il retient les caractéristiques d’une école de peinture. Mieux que la femme, l’homme goûte un ensemble. Mieux que la femme il fait, en toute innocence, la part du mannequin. Tandis que la spectatrice, enfiévrée, se répète tout bas : « c’est celle-là, celle-là, cette robe-là, que je veux », le sage spectateur admire, hors d’un fourreau de bronze plus révélateur qu’un maillot, les cheveux de cuivre, la blancheur laiteuse du mannequin roux. Il sait que la tunique couleur d’absinthe et de clair de lune ne saurait quitter, sans déchoir, la jeune fille blonde parée d’une dignité de lévrier, coiffée d’une longue chevelure que le fer ni les ciseaux n’ont jamais offensée. Il comprend enfin qu’une grave mission est dévolue à celle que sa femme nomme, entre ses dents, « cette engeance », et lui fera-t-on un crime, s’il a envie de la robe, de vouloir parfois l’emporter telle que le couturier l’a conçue, c’est à dire sur les épaules de la rayonnante jeune femme dont il n’entend jamais la voix ?
Bref, l’homme se sent désormais chez lui, partout où s’élabore et s’exhibe le luxe féminin, et le plus récent snobisme l’y met à l’aise, car il rencontre, aux défilés de la couture, le peintre consacré par la mode, la femme du monde et son romancier, le parlementaire et son Egérie. De l’un à l’autre groupe, le mannequin glisse comme une longue navette étincelante, et jette les rets. Collaboratrice inquiétante, c’est au mannequin qu ‘aboutit un faisceau d’efforts dont personne ne méconnaît plus l’importance. Le public estime à sa valeur la tâche du tisseur, du modéliste, du coupeur, de la vendeuse, celle du couturier qui les dirige : arrivé au mannequin, il se réserve, rêve, admire ou suspecte. Parmi les formes modernisées de la plus luxueuse industrie, le mannequin, vestige d’une barbarie voluptueuse, est comme une proie chargée de butin. Elle est la conquête des regards sans frein, le vivant appât, la passive réalisation d’une idée. Sa profession ambiguë lui confère l’ambiguïté. Déjà son sexe, verbalement, est incertain. On dit « ce mannequin est charmante » et son travesti consiste à simuler l’oisiveté. Une mission démoralisante la tient à égale distance du patron et des ouvrières normales. N’y a-t-il pas là de justifier, excuser l’étrange humeur et le caprice du mannequin ? Aucun autre métier féminin ne contient d’aussi puissants facteurs de désintégration morale que celui-là, qui impose à une fille pauvre et belle les signes extérieurs de la richesse.
« Patience, me dit-on, tout cela va changer ; l’évolution du mannequin est en route… nous, couturiers, nous ferons du mannequin une collaboratrice fidèle, honorablement appointée, exacte, qui pourra vivre régulièrement de sa beauté et de sa grâce… »
Messieurs de la Couture, je voudrais vous croire. Mais vous n’y êtes point encore, ou je me trompe. Vous appointerez, c’est entendu, et jusqu’à quarante mille francs l’année, paraît-il, l’épaule fringante, le noble col, la royale démarche de celles qui, avant toutes les autres créatures féminines, exaltent les œuvres de votre génie ? D’accord. Vous aspirez à donner au mannequin non seulement des honoraires suffisants, mais encore votre estime et la confiance que mérite, par exemple, votre première vendeuse. Vous ne voulez plus voir, chez vous, votre Diane élégante et plate défaillir et bâiller, après quels laisser-courre nocturnes. C’est d’un honnête homme, et d’un cœur pitoyable. Mais la beauté est une chose, et le fonctionnarisme une autre. La beauté s’accommode d’être admirée et vous l’armez pour qu’on l’admire davantage. En appareil de guerre et d’amour, vous dites à la Beauté : « Ceci est ton domaine, tu n’iras pas plus loin. Dispose de ce salon, de cette galerie, pour ta promenade de fauve. Va, reviens, retourne-t-en, reviens encore. Demi-nue, tu ne connaîtras pas le froid, sauf à l’heure où, retirée des regards, tu te sentiras loin d’eux frissonnante. Prends garde que nous te voulons, cette année, dépourvue d’une chair douillette, et dure comme une championne. Mais tu ne peux te livrer à aucun sport, donc mange le moins possible et ne t’amuse pas à acheter des marrons grillés, au coin de la rue… »
Chimériques ! vous voulez que, prisonnières de votre luxe, abreuvées de café, privées de l’occupation manuelle qui rège le battement du cœur et rythme la pensée, vos mannequins à la beauté agressive se fassent des âmes de comptables ! Vous n’êtes point au bout de vos peines. Mais votre effort est un louable effort. En attendant que le succès le couronne, en attendant que l’appât du gain, le goût de la tranquillité et de l’indépendance forment pour vous de belles jeunes femmes au front paisible et à l’âme sans désirs, gardez, recrutez le mannequin et son caprice. Vous lui passerez encore, pendant un temps que nul ne peut fixer, sa neurasthénie, ses bâillements nerveux, sa crise de larmes, sa langueur imprévue, son illumination passagère qui la signale aux hommages, sa désinvolture à fouler aux pieds, comme un sol natal, un luxe incomparable, - vous lui passerez tout ce que vous tolérez, ce que vous respectez chez son frère supérieur, l’artiste.
COLETTE