A vous, amis des contes, des légendes, des êtres et des lieux étranges; amis des jardins, des champs, des bois , des rivières ; amis des bêtes à poils, à plumes ou autrement faites ; amis de toutes choses vivantes, passées, présentes ou futures, je dédie cet almanach et ses deux petits frères: auboisdesbiches et gdscendu.

Tantôt chronique, tantôt gazette, ils vous diront le saint du jour, son histoire et le temps qu’il vous offrira ; ils vous diront que faire au jardin et les légendes des arbres et des fleurs. Ils vous conteront ce qui s’est passé à la même date en d’autres temps. Ils vous donneront recettes de cuisines et d’élixirs plus ou moins magiques, sans oublier, poèmes, chansons, mots d’auteurs, histoires drôles et dictons… quelques extraits de livres aimés aussi et parfois les humeurs et indignations de la chroniqueuse.

Bref, fouillez, farfouillez, il y a une rubrique par jour de l’année. Puisse cet almanach faire de chacun de vos jours, un Bon Jour.

Et n'oubliez pas que l'Almanach a deux extensions: rvcontes.blogspot.fr où vous trouverez contes et légendes de tous temps et de tous pays et gdscendu.blogspot.fr consacré au jardinage et tout ce qui s'y rapporte.

Affichage des articles dont le libellé est l'homme hilare. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est l'homme hilare. Afficher tous les articles

lundi 1 février 2010

J.D Salinger - L' Homme Hilare (4)

... Je ne vais pas le faire, bien sûr, mais je pourrais pendant des heures entraîner le lecteur - de force si nécessaire- de part et d'autre de la frontière sino-parisienne. Il se trouve que je considère l'Homme Hilare comme un de mes glorieux ancêtres, une sorte de Robert E. Lee, vous voyez, avec toutes les vertus attribuées à la sorcellerie. Et cette illusion est bien sage comparée à celle que je nourrissais en 1928, lorsque je me considérais non seulement comme le descendant direct de l'Homme Hilare, mais comme le seul légitime encore en vie. Je n'étais même pas le fils de mes parents, en 1928, mais un imposteur diabolique et sournois, guettant leur plus légère erreur pour avoir l'excuse - de préférence sans violence, mais pas nécessairement - de prouver ma véritable identité. Pour ne pas briser le coeur de ma fausse mère, je projetais de l'associer à mon activité clandestine, et de lui trouver l'emploi indéfini mais royal qu'elle méritait. Mais ce que j'avais, moi, de primordial à faire, en 1928, c'était de surveiller ma démarche, faire semblant de jouer, me brosser les dents, peigner mes cheveux. A tout prix, étouffer ma hideuse hilarité naturelle.
En réalité, je n'étais pas le seul légitime descendant encore en vie de l'Homme Hilare. Nous étions vingt-cinq Comanches au Club, autrement dit vingt-cinq descendants légitimes et bien vivants, parcourant la ville incognito avec des airs menaçants, jaugeant de l'oeil les lifitiers d'ascenseurs comme d'éventuels ennemis mortels, chuchotant du coin des lèvres des ordres bien sentis à l'oreille des cockers, visant de l'index le front des professeurs d'arithmétique. En attendant toujours l'occasion propice de jeter la terreur et l'admiration dans le coeur du commun des mortels.
Un après-midi de février, alors que la saison de base-ball comanche venait de s'ouvrir, je vis quelque chose de nouveau accroché dans le bus du Chef: une photographie à bords dentelés fixée au-dessus du rétroviseur, sur le pare-brise, qui représentait une fille en costume universitaire. Il me sembla qu'une photo de fille jurait avec le très masculin décor du bus, et je demandai vivement au Chef qui c'était. Il éluda d'abord la question, mais reconnut finalement que c'était une fille. Je lui demandai comment elle s'appelait. Il répondit mal à l'aise:" Mary Hudson." Je lui demandai si elle faisait du cinéma ou quelque chose. Il dit non, qu'elle était au collège Welleslay. Il ajouta, après mûre réflexion, que le collège Wellesley était une institution très sélect. Je lui demandai pourquoi, en tout cas, il avait sa photo dans le bus. Il haussa les épaules, comme pour laisser entendre à ce que j'ai compris, que la photo lui avait été plus ou moins imposée.
Les deux semaines suivantes, imposée ou non, la photo ne fut pas enlevée du bus. Elle ne disparut pas avec les papiers d'emballage Baby Ruth et les bâtons de sucettes. Nous, les Comanches, finissions par nous y habituer et bientôt nous n'y prêtâmes pas plus d'attention qu'au cadran indicateur de vitesse.

A demain....



dimanche 31 janvier 2010

J.D Salinger - L' Homme Hilare (3)

L'Homme Hilare n'avait pas son pareil pour coller son oreille au sol et détecter les confidences, mais il n'avait jamais pu découvrir les secrets professionnels des bandits. Il s'en moquait d'ailleurs, et un beau jour, il mit sur pied un système à lui, bien plus efficace.
Il commença d'abord, sur une petite échelle, par opérer en franc-tireur dans la campagne chinoise, volant, assommant, assassinant seulement quand c'était absolument nécessaire.En très peu de temps, ses ingénieuses méthodes criminelles, alliées à un singulier amour de la loyauté, le rendirent populaire et il devint cher au coeur du pays.
Pourtant, fait étrange, ses parents adoptifs (les bandits qui l'avaient à l'origine poussé au crime) furent les derniers à avoir vent de ses exploits. Quand ils les connurent, ils furent malades de jalousie.Une nuit, ils défilèrent un à un devant le lit de l'Homme Hilare, croyant l'avoir endormi profondément avec une drogue., et ils massacrèrent à coups de machettes la silhouette qui se dessinait sous les couvertures. La victime s'avéra être la mère du chef des bandits, une mégère désagréable et chicanière. Cela ne fit bien sûr que rendre les bandits plus avides encore du sang de l'Homme Hilare, et, en définitive, il se vit obligé d'enfermer toute la bande dans un mausolée profond mais gentiment décoré. Ils s'évadaient de temps en temps et lui donnaient du fil à retordre, mais il se refusait à les tuer. (C'est ce côté charitable du caractère de l'Homme Hilare qui me rendait complètement cinglé.)
Bientôt, l'Homme Hilare prit l'habitude  de franchir régulièrement la frontière chinoise pour entrer à Paris, en France. Là, il s'amusait à opposer avec modestie son immense génie à Marcel Dufarge, le fameux détective international, remarquablement intelligent mais poitrinaire. Dufarge et sa fille (une exquise jeune fille quoiqu'un peu faux-jeton) devinrent les pires ennemis de l'Homme Hilare. De temps à autre, ils essayaient de l'attirer jusqu'à la porte du jardin. Par goût du risque, l'Homme Hilare les accompagnait jusqu'à mi-chemin puis il disparaissait, le plus souvent sans même laisser une explication plausible quant à la manière dont il s'échappait. De temps à autre, aussi, il postait, par les bouches d'égouts de Paris, un incisif petit billet d'adieu qui arrivait en un rien de temps à Dufarge. Les Dufarge passaient un temps fou à patauger un peur partout dans les égouts de Paris.
Bientôt, l'Homme Hilare amassa la plus énorme fortune personnelle du monde. Il en donnait la majeure partie, sous forme de contribution anonyme, aux moines d'un monastère local, d'humbles ascètes qui avaient consacré leur vie à l'élevage de chiens policiers allemands. Avec ce qui lui restait de sa fortune, l'Homme Hilare achetait des diamants qu'il cachait en passant, dans des grottes d'émeraude, sous la mer Noire. Ses besoins personnels étaient minimes. Il vivait exclusivement de riz et de sang d'aigle, dans un minuscule cottage avec gymnase souterrain et salle d'armes, sur la côte venteuse du Tibet. Quatre acolytes avuglément dévoués vivaient avec lui: un loup des bois bavard et retors nommé "Aile Noire", un adorable nain nommé Omba, un géant mongol nommé Hong (sa langue avait été brûlée par les Blancs), et une splendide eurasienne qui, par amour hélas non partagé pour l'Homme Hilare, et par souci de sa sécurité personnelle, avait quelque fois une fâcheuse propension au crime. L'Homme Hilare donnait ses ordres à la bande à travers un écran de soie noire. Personne, pas même Omba, le nain adorable, n'avait le droit de voir son visage....

A demain....

samedi 30 janvier 2010

J.D Salinger - L' Homme Hilare (2)

Chaque après-midi, quand il commençait à faire assez sombre pour qu'une équipe perdante en profite pour multiplier les coups-francs et les hors-jeux, nous, les Comanches, nous en remettions entièrement et égoïstement au talent de conteur d'histoires de notre Chef. A ce moment-là, nous nous transformions régulièrement en une meute survoltée et coléreuse, pour nous emparer, à coups de poing ou à grands coups de gueule, des sièges du bus les plus proches du Chef (le bus avait deux rangs parallèles de sièges paillés. La rangée de gauche avait trois sièges supplémentaires - les meilleurs du car - placés à la hauteur du conducteur). Le Chef ne montait dans le bus que lorsque nous étions tous installés. Il s'asseyait alors à califourchon sur son siège, et de sa voix monotone mais bien timbrée, il ouvrait un nouveau chapitre de "l'Homme Hilare". A partir du moment où commençait son récit, notre intérêt ne faiblissait plus. " L' Homme Hilare" était tout à fait l'histoire qu'il fallait à un Comanche.  Elle prenait même les dimensions d'un classique. C'était une histoire qui avait tendance à proliférer dans tous les sens, et qui restait pourtant facilement transportable. On pouvait toujours la ramener chez soi et la méditer, par exemple, dans l'eau de la baignoire.
Fils unique d'un couple de riches missionnaires, l'Homme Hilare avait été kidnappé tout bébé par des bandits chinois. Les riches missionnaires ayant refusé (par principes religieux) de payer la rançon de leur fils, les bandits, fous de rage, avaient placé la tête du petit dans un étau de charpentier et donné quelques tours de vis vers la droite. Le sujet de cette expérience unique, s'était retrouvé à l'âge d'homme avec un crâne chauve, étiré en pain de sucre, et un énorme trou ovale sous le nez, qui lui tenait lieu de bouche. Le nez lui-même n'était que deux narines closes. C'est pourquoi, à chaque respiration de l'Homme Hilare, l'orifice hideux et pitoyable qu'il avait sous le nez se dilatait et se contractait - du moins, c'est ainsi que je l'imagine - comme une monstrueuse ventouse. ( Le Chef mimait la respiration de son personnage mieux qu'il ne l'expliquait.) Les étrangers tombaient raides morts à la seule vue du visage horrible de l'Homme Hilare. Son entourage le fuyait. Assez paradoxalement, pourtant, les bandits le laissaient rôder dans leur quartier général pour peu qu'il gardât le visage caché sous un léger masque rouge fait avec des pétales de coquelicot. Ce masque ne servait pas uniquement à épargner aux bandits le spectacle du visage de leur fils adoptif, il leur permettait aussi de rester sensibles à ses allées et venues; en outre, il empestait l'opium.
Chaque matin, dans sa solitude extrême, l'Homme Hilare se glissait hors du repaire des bandits (il avait la démarche gracieuse du chat), et il s'enfonçait dans l'épaisse forêt alentour. Là il se liait d'amitié avec des animaux de toute espèce: des chiens, des souris blanches, des aigles, des lions, des boas constrictors, des loups. Qui plus est, il enlevait son masque, et leur parlait, dans leur propre langage, d'une vois mélodieuse et douce. Ils ne le trouvaient pas affreux.
(Le Chef mit des mois pour arriver à ce point de l'histoire. A partir de là, il se montra de plus en plus arbitraire dans les rebondissements, à la grande satisfaction des Comanches.)

(A demain....)



vendredi 29 janvier 2010

INFO-DERNIERE

J.D Salinger vient de partir rejoindre le troublant Seymour pour une éternelle partie de pêche au poisson-banane.
Aussi j'ai bien envie de vous infliger (par petites tranches) la nouvelle qui m'a donné envie de raconter des histoires aux petits enfants.
C'est "L'HOMME HILARE"

En 1928 - J'avais alors neuf ans - j'appartenais avec le maximum d'esprit de corps à une organisation connue sous le nom de Club Comanche. Les jours de classe, à trois heures de l'après-midi, nous étions vingt-cinq Comanches à être pris en charge par notre Chef, à la sortie de l'école communale 165, 109°rue, près d'Amsterdam Avenue. Nous nous entassions alors à coups de pied et à coups d'épaules dans le vieil autocar reconverti par le Chef, et il nous conduisait à Central Park (moyennant un arrangement financier avec nos parents). Le reste de l'après-midi, si le temps le permettait, on jouait au rugby, au football ou au baseball, ce qui dépendait (très élastiquement) de la saison. Les après-midi de pluie, le Chef nous emmenait invariablement au Muséum d'Histoire Naturelle, ou au Musée Métropolitain d'Art.
Le samedi et la plupart des jours de fête, le Chef passait nous prendre chez nous le matin, dans son bus bon pour la ferraille, et il nous emmenait hors de Manhattan vers ce qui nous semblait d'immenses espaces en plein air, le Parc Van Cortlandt ou les Palissades. Quand on avait le sport en tête, on allait au Parc Van Cortlandt où les terrains étaient aux mesures réglementaires, et où l'équipe adverse ne comportait ni poussette de bébé ni vieille dame irascible armée d'une canne. Lorsque nos coeurs de Comanches battaient pour le camping, on allait aux Palissades, et on en voyait de dures.(Je me rappelle m'être perdu un samedi, quelque part dans cette méchante bande de terrain qui va du poteau indicateur de Linit à l'extrémité ouest du pont George-Washington. Je ne perdis pas la tête pour autant. Je m'assis à l'ombre majestueuse d'un immense panneau publicitaire, et le coeur gros, j'ouvris mon panier à déjeuner pour casser la croûte, sachant vaguement que le Chef me retrouverait. Le Chef nous retrouvait toujours.)
Quand il ne s'occupait pas des Comanches, le Chef était John Gedsudski, de Staten Island. C'était un jeune homme de vingt-deux ou vingt-trois ans, très timide, très doux, étudiant en droit à l'Université de New-York, et dans l'ensemble un être extrêmement mémorable. Je n'essaierai pas de dresser ici la liste de tous ses exploits, de toutes ses vertus. Je dirai simplement en passant qu'il était chef scout, qu'il avait failli être élu Meilleur Demi de Mêlée Américain pour l'année 1926, et que tout le monde savait que l'équipe de Base-Ball des Géants de New-York l'avait invité à faire un essai. Il était l'arbitre calme et impartial de tous nos charivaris sportifs, un maître incontesté pour faire ou éteindre un feu, un secouriste expert et modeste.Tous autant que nous étions, du plus petit chenapan jusqu'au plus grand, nous l'adorions et le respections.
J'ai gardé très claire à l'esprit l'image du Chef en1928. Si les voeux étaient des centimètres, nous, les Comanches, l'aurions transformé en géant en un rien de temps. Mais les choses étant ce qu'elles sont, c'était un garçon râblé, d'un mètre soixante, soixante-deux, pas plus. Ses cheveux étaient très noirs, et plantés très bas, son nez était grand et bien en chair, et il avait le torse à peu près aussi long que les jambes. Dans son paletot de cuir, ses épaules étaient puissantes, mais étroites et tombantes. A l'époque pourtant, il me semblait que le Chef rassemblait harmonieusement la plupart des qualités photogéniques de Buck Jones, Ken Maynard et Tom Mix..... (à suivre)